Paul-Marie Lapointe - Espèces fragiles



Paru en 2002 aux éditions de l’Hexagone, le recueil Espèces fragiles est le dernier recueil publié de Paul-Marie Lapointe avant son décès, en 2011 (si on exclut L’Espace de vivre, paru en 2004, qui regroupe ses recueils publiés entre 1980 et 2002).

Je rapporterai ici les paroles de Jean-Pierre Pelletier qui me disait, il y a peu, que Gaston Miron considérait Paul-Marie Lapointe comme le plus important poète québécois de son époque ; on parle ici de l’époque du Refus Global jusqu’aux années 1980-1990. Curieux, je me suis procuré ce recueil. Je ne crois pas, en toute honnêteté et malgré ses grandes qualités, qu’Espèces fragiles constitue l’opus magnum de Lapointe. Je compte me procurer l’ensemble de ses œuvres, rassemblées dans Le réel absolu, écRiturEs, et L’Espace de vivre pour me faire une meilleure idée. J’ai grande confiance en l’appréciation de Miron.

Espèces fragiles, c’est d’abord une odelette à la vulnérabilité. Dans la première partie, Terres brûlées, les pièces s’enchaînent, passant de scènes archéologiques (on suppose des restes momifiés et des peintures rupestres ou sur terre cuite) à des paysages, à des fourmis sur le pavé, à des fruits, des oiseaux. Le tout exhale une sensibilité sereine comme chatouillée par la nature fragile de la vie elle-même. On voit poindre une vision critique des sociétés humaines portées à la guerre et à la destruction, sans doute, mais cette vision demeure en filigrane, et l’essentiel du texte s’attarde plutôt à mettre en exergue tous ces créatures et êtres qui échappent à notre regard et dont les vies fragiles perdurent avec une sorte de douce opiniâtreté. L’ensemble est très beau, quoiqu’un peu trop complaisant dans sa contemplation pour mon goût.

La seconde partie, Stèles, offre une série d’hommages à des écrivains et poètes, comme Rimbaud, Nerval, Perec et Baudelaire. Ces petites « épitaphes » si on veut (il faut se représenter ces textes comme écrits sur la stèle d’une statue) révèlent un beau maniement du verbe, et des jeux de mots qui font sourire. J’ai beaucoup aimé cette courte section, qui sait jongler entre la beauté sensible et le « punch ». Je peux me tromper, mais le dernier texte, Pierres, semble faire référence aux inukshuk ? Peut-être que non ; le mot « marbre » n’a rien à voir, lexicalement, avec la culture des Premières Nations. Le poète imagine peut-être, ici, l’empilement des « poésies » comme une série de galets posés l’un sur l’autre, sur une plage, et dont les formes s’accouplent comme par magie (comme à dessein) pour constituer un monument visible des cieux. La « fissure » qui tout à la fois révèle et cache ces pierres, et où passe le vent, fait agréablement écho au fameux « there is a crack in everything / that’s how the light gets in » de Cohen ; la poésie du monde est un édifice de failles et de vent.

La troisième partie est négligeable à mon sens ; il s’agit d’une longue description de l’arrondissement du Palais-Royal, à Paris, au mois de mai. Il y a certes quelque chose là-dedans qui fait honneur à la sensibilité et à l’œil de faucon du poète, mais la scène ne me dit rien et j’ai eu assez peu d’intérêt à savoir ce qu’il se passe, au mois de mai, devant le Louvre.

En revanche, la quatrième partie, Dans la solitude des lacs, est d’une beauté magique, habitée de libellules, de nuages ; de faune et de flore, en somme, dans une contemplation, ici, qui me va droit au cœur et qui appelle à mes sens mon Abitibi natale. Le poème qui décrit le passage d’un avion dans le ciel m’a étalé un large sourire au visage.

La partie finale, P.-S., est d’une liberté totale et rafraîchissante. Le poème Écrirêver fait étrangement penser à la plume de Réjean Ducharme, ce qui est surprenant ici. Et cet autre, Pater Noster, qui fait allusion à Antoine de Saint-Exupéry dans une écriture de toute évidence automatique qui se plaît au choc sémantique (l’ensemble de cette partie, dans les faits, respire l’automatisme). C’est ici que la puissance du poète se révèle, alors que le reste du recueil s’attarde plutôt à nous présenter sa sensibilité.

En somme, j’ai beaucoup aimé Espèces fragiles. Cette sélection n’est pas suffisante, à mes yeux, pour acquiescer avec Miron et couronner Lapointe des lauriers du « plus important poète québécois post-Refus Global » ; il me faudra lire l’œuvre entière. Je peux cependant affirmer que Paul-Marie Lapointe possède une plume extraordinaire et souple, très flexible, et capable de peindre avec des tons variés et des couleurs subtiles ou puissantes, ce qui est, en soi, une preuve de sa grandeur. C’est un auteur que je garderai près de moi pour un bon moment, histoire de l’étudier davantage et de mieux comprendre sa technique et son univers.

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