Mark Doty, The art of Description: World into Word


Copyright : Mark Doty ; Couverture par Scott Sorenson


Mes mois de juillet et août auront été suffisamment chargés pour m’empêcher de publier mes petits comptes-rendus de lecture (et pour lire, ce qui est infiniment plus triste). πάντα ῥεῖ καὶ οὐδὲν μένει, disait Héraclite (« panta rhei kai ouden menei », tout s’écoule et rien ne demeure); il faut suivre le cours des choses, leur mouvance, et adapter nos corps et nos âmes à l’imprenable rivière des jours.

Me voici donc, aujourd’hui, à parler du livre World into Word, du poète américain Mark Doty, qui propose une sorte de tour d’horizon du langage poétique, appuyé par des extraits de certains grands noms de la poésie américaine (Whitman, E.E. Cummings, Swenson, Bishop, Blake … mais aucun Frost ni Poe?).

Mes sentiments à l’endroit de cet ouvrage sont mitigés. D’un côté, certaines leçons méritent d’être répétées, et certaines évidences…


(je saisis l’aparté ici pour mentionner que la vaste majorité des évidences méritent souvent et tout de même d’être dites, pour la simple raison que l’être humain est d’une incompétence irrationnelle à synthétiser ce qu’il sait déjà ou ce qui se trouve effectivement sous ses yeux ; cette affirmation elle-même n’est-elle pas, justement, une évidence ?)

… certaines évidences, donc, doivent être formulées encore et encore puisqu’elles sont fondamentales à la création poétique. Le langage figuratif dans son ensemble répond à une écologie qui lui est propre, et le devoir de l’écrivain comme du poète est d’apprivoiser ce vaste réseau d’interrelations, d’évocations et d’idiosyncrasies. Partant de là, ce livre permet donc de raffermir un tant soit peu la compréhension du lecteur à l’endroit du langage poétique en lui offrant des exemples multiples, des exemples d’analyses, et en dépouillant la garde-robe hétéroclite du poème.

J’ai adoré certains des textes choisis : The Fish, de Bishop, ou le magnifique et sensuel Little Lion Face, de May Swenson, mais les analyses de Doty semblent souvent rater leur cible. Je suis en désaccord total, par exemple, avec son analyse du poème de Swenson que je viens de mentionner. Chacun conviendra, s’il possède une sensibilité minimale pour ce genre de chose, qu’il s’agit d’un poème de nature sexuelle prenant comme prétexte la cueillette et la manipulation, si on veut, d’une fleur de pissenlit. Mais là où Doty voit une scène homosexuelle impliquant deux femmes, je ne vois, pour ma part, rien qui pointe dans cette direction. Au contraire, il semble bel et bien que Swenson décrive plutôt une scène hétérosexuelle, au moyen de plusieurs images que je ne reproduirai pas ici, mais dont l’accumulation rend l’évocation on ne peut plus clair. C’est ce décalage de Doty dans l’analyse, qu’il pousse souvent hors des limites de ce que le texte permet évidemment de conclure, qui m’agace. Il y a une limite subtile à ne pas outrepasser lors de l’analyse littéraire, et cette limite existe dans la psyché de l’auteur, qui nous est inconnue, mais dont nous voyons poindre certains hauts lieux topographiques lors de la lecture. Dans ce cas-ci, Swenson était d’une part réputée pour ses poèmes sensuels, et d’autre part, il semble qu’elle ait eu maille à partir avec sa propre homosexualité. Mais cela ne fait pas de facto de Little Lion Face un poème lesbien. Il y a une sorte de glissement auquel il faut prendre garde lors de l’analyse de textes ; la logique intrinsèque du texte supplante toujours la nature de l’auteur. La liberté d’écrire elle-même se trouve, justement, dans le fait qu’un auteur ou un poète peut explorer des thèmes qui ne lui ressemblent pas, ou tenir des propos qu’il ne tiendrait pas naturellement. Plaquer les « vérités » d’un auteur sur son œuvre, comme une sorte de mauvais contour tracé sur acétate, c’est comme tenter d’imbriquer un polygone dans un cercle alors qu’il est évident qu’ils sont incompatibles.

Au-delà de l’analyse littéraire, je n’ai pas particulièrement aimé le « ton profondément américain » du livre. Par là, j’entends la vision américaine de ce qu’est la littérature et, plus précisément, de ce qu’est la poésie. Il s’agit sans aucun doute de ma sensibilité francophone ; l’anglais et le français abordent la poésie sous deux angles tout à fait différents, parfois complémentaires, souvent en porte-à-faux. Lorsque je pense à la poésie française, je pense à Baudelaire, à Victor Hugo, à Nelligan, à St-John Perse, à Aragon, à Prévert, et ainsi de suite. Nos poètes expriment une réalité qui parle à notre âme française ; une sensibilité du concept, une langue riche où le monde physique et le monde intellectuel se mélangent, et où il est normal d’user un peu plus de la description et moins de l’action. À l’inverse, la poésie anglophone utilise souvent la musicalité que procure l’accent tonique pour créer des effets (l’anglais, étrangement, est beaucoup plus conscient de sa musicalité que le français, et par conséquent plus habile à l’utiliser), et s’attarde presque exclusivement à décrire des actions ; la poésie anglaise semble allergique à toute forme de lyrisme, à moins qu’il s’agisse de descriptions offrant une analyse à plusieurs niveaux (comme le pissenlit mentionné plus haut). Les poètes anglophone et francophone utilisent tous deux la langue pour décrire un monde intérieur autrement inexprimable, mais quand le francophone est plus sentimental et porté à l’embellissement du laid, l’anglophone est plus austère et porté à tout ramener sur le plancher des vaches. Les plus beaux vers français vous envoient le cœur dans les nuages ; les plus beaux vers anglais vous roulent dans la boue et dans les feuilles, et vous montrent la beauté terrible du réel, sans filtre.


Il s’agit de la grande dichotomie littéraire français/anglais, à laquelle plusieurs auteurs échappent évidemment, mais qui, dans l’ensemble, décrit bien l’expérience de chaque côté de la barrière linguistique. Et cela est vrai pour toute langue ; chacune possède des conventions et sensibilités propres, et c’est ce qui donne sa valeur à la littérature universelle. En ce sens, le livre de Doty est tellement ancré dans la réalité anglophone du fait poétique qu’il est assez peu utile pour quiconque essaie de s’extirper du carcan littéraire américain, ou pour ceux qui écriraient dans une autre langue. Je mentionnerai également le grincement de dents que j’ai eu à devoir lire un bon nombre de vers de nature religieuse, au travers du livre, et entendre chaque fois l’auteur les décrire comme étant sublimes, remplis d’émotions, produisant du plaisir, etc., alors qu’ils me causaient au contraire un ennui et une distanciation absolus. Tenir pour acquis que le lecteur partage votre ferveur est un péché capital en écriture, à moins que vous ne soyez de plain-pied dans le prosélytisme. Je dois aussi mentionner l’agacement que m’a causé l’utilisation quasi ubiquitaire du verbe to yoke et du nom yoking, qui signifie « accoupler », et par extension « lier, mettre en relation ». Il s’agit à coup sûr d’un beau mot, qui possède une sonorité agréable. Mais sa surutilisation ici me déconcerte ; sur 137 pages, je peux affirmer sans l’ombre d’un doute que le livre doit renfermer près d’une trentaine, peut-être une quarantaine de yoke/yoking, parfois plusieurs fois dans la même page. Qu’un poète soit incapable de trouver une manière de varier sa formulation, ça me sidère. Pourquoi ne pas suivre le conseil d’Hemingway et s’en tenir, la majorité du temps, à des mots et formules simples ? Quel mal y a-t-il à dire to link (together) ou to relate, to join, ou peu importe ? Ça me chicote ; c’est peut-être banal pour certains, mais ça me chicote royalement.

Après tout ce que je viens de dire, ou pourrait croire qu’il s’agit d’un mauvais livre ; ce n’est pas le cas. World into word est un livre qui s’adresse à un lectorat dont je ne suis pas : poètes débutants ou gens qui aspirent à écrire de la poésie, adeptes de création littéraire ou d’analyse littéraire, étudiants, peut-être, dans ces domaines… L’écrivain d’expérience n’a pas grand-chose à tirer de ce livre qui condense, en 137 pages, l’essentiel de ce que tout poète devrait savoir manier, ou de ce dont il devrait à tout le moins être conscient. Il n’y a rien de nouveau, et les poètes utilisés sont soit tellement classiques qu’ils manquent aujourd’hui de relief (un constat dur, je sais, pour Whitman, mais malheureusement vrai), ou bien trop uniques et divergents pour être réellement utiles (comme le poème r-p-o-p-h-e-s-s-a-g-r d’E.E. Cummings, qui est si éloigné des conventions langagières et poétiques que l’utiliser à titre d’exemple ici ne me paraît rien de plus que de l’apparat). Le livre est autrement bien construit, et certains points sont admirablement bien présentés. J’ignore si je le conseillerais à qui que ce soit, mais je suppose qu’il serait utile comme introduction très générale à la poésie. Mais encore une fois, il semble plus adapté à développer la sensibilité de l’analyste que celle du poète.


Du reste, Doty est une figure respectée dans certains cercles, et je ne saurais prétendre qu’il se trompe ; il possède de toute évidence une compréhension très fine du langage poétique. Mais quand je cherche, personnellement, des auteurs qui font éclater les frontières des conventions littéraires et poétiques pour mieux les réassembler à leur image, je trouve ici une vision plutôt conservatrice et presque passive de ce qu’est la poésie ; une fragile vitrine sur des poupées de porcelaine, au lieu d’un pré qui nous invite à l’aventure. Je préfère le pré.


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