Leonard Cohen - Death of a Lady's Man


Leonard Cohen Death of Lady's Man poésie


Mon appréciation pour l’œuvre de Cohen prend racine dans quelques publications enflammées de mon amie Toula Drimonis, rédigées sans doute aux alentours de 2013-2014. Par curiosité, je me procurais, en 2014, l’album « Popular Problems », fraîchement sorti, et la collection « The Essential Leonard Cohen », un peu plus tard.


Le premier contact avec de telles icônes laisse toujours un goût étrange ; le choc des univers nous remue et nous déstabilise, et on s’agrippe un peu maladroitement aux premiers points d’appui qui se présentent. Dans mon cas, et malgré que ce soit dénué d’originalité, ce fut « Hallelujah », « Anthem », « The Famous Blue Raincoat », « Take This Waltz », « First We Take Manhattan »… des chansons dont les airs m’étaient vaguement familiers, et le propos, plus près du cœur. J’ai mis un long moment à apprécier la voix caverneuse de Cohen et ses mots parfois effilés, parfois crus, souvent sublimes. Encore aujourd’hui, je suis incapable de lire ses romans ; un peu comme pour Bukowski : il y a quelque chose dans cette « crudité » qui ne parle à aucune facette de ma personnalité ni de mon humanité. Ceci dit, la beauté de Cohen est la manière dont il enchâsse le spirituel dans un style autrement orienté vers le naturalisme.


Certaines concordances créent des liens magiques entre les êtres. J’ai décidé de me mettre à l’apprentissage sérieux de la guitare en 2016 (après m’y être frotté et avoir abandonné à peu près 1000 fois auparavant). Pour m’assurer de progresser à un bon rythme et dans le plaisir, j’ai choisi une chanson que j’adorais : « Hallelujah ».

Leonard Cohen est décédé dans les jours qui ont suivi ce choix. Dire que j’ai persisté à apprendre « Hallelujah » par pur respect pour lui serait une exagération ridicule. Ceci dit, j’ai toujours un pincement au cœur en jouant cette chanson. J’aime croire que c’est cette coïncidence qui a allumé l’étincelle que je nourris depuis pour cet instrument, même si je suis loin d’être un musicien de talent.


Je me suis procuré le recueil de poèmes « Death of a Lady's Man », ainsi que la biographie de l’artiste par Sylvie Simmons (« I'm Your Man ») quelques mois plus tard.


J’ai terminé la lecture de « Death of a Lady's Man » la semaine dernière, l’ayant lu à petites gorgées, puis à grandes lampées, depuis le printemps 2018.

Le recueil centre son propos sur le thème du mariage. Le mariage devenu prison et torture pour le « Lady's Man » qu’est Cohen ; on nous présente le tout comme étant « autobiographical in mood », ce qui dit tout et rien à la fois. Le livre n’est pas une fiction puisque les personnages et les événements qui s’y déroulent ont souvent leurs correspondants exacts dans le réel (Marianne, Adam Cohen, Leonard lui-même, etc.). En ce sens, bien que j’hésite à le qualifier de réellement autobiographique, j’irai sans gêne avec « vaguement fictif ».


La « mort » du Lady’s Man est annoncée d’entrée de jeu, et le premier poème se termine par « Thus began the obscene silence of my career as a lady's man. » De texte en texte, d’un mot à l’autre, on découvre un personnage aux prises avec son amour pour les femmes, sa soif de liberté, et son désir d’être aimé et d’apaiser cette soif qui le torture et que le mariage ne semble pas en mesure d’étancher. On suit les escapades, les amantes, les pensées fantasmatiques, les accusations à l’endroit de l'institution du mariage ainsi que de sa femme, les fantômes de l’amour qui le poursuivent et l’étouffent par moment.


À la majorité des poèmes, une « voix » en italique répond, sur la page de droite. Les trahisons ainsi que les réflexions assurées et sérieuses sur la nature humaine sont accueillies avec vigueur, souvent avec hargne, par cette voix qui se veut, à certains égards, la voix d’une volonté de droiture, d’une morale non moralisatrice, ou tout simplement d'une expulsion cathartique. Il apparaît évident, à la fin, qu’une lutte a lieu au sein même du narrateur. Une lutte humaine entre le ressenti (l’amour, la haine, la sensualité) et le spirituel (le désir de pousser outre le ressenti, de vivre pour et par la connexion morale qui nous unit au monde). La voix appelle à la destruction de l’illusion de « droiture » et de « pureté » chez cet être qui vit dans le mensonge, la luxure et le fantasme. La réponse au texte « How to speak poetry » est un exemple frappant de la nature critique et hautement consciente de cette voix. À cette courte réflexion sur la nature de la poésie, la voix se lance dans ce qui devient un crescendo d'accusations déchaînées : « I did not want to appear again in these pages except to say goodbye. [...] I thought he could be trusted to maintain the balance. He can't. It is too quiet for him. He has to shoot off his fucking Sunday School mouth. We're supposed to sit back and listen to The Good Guy talking, the old crapulous Dogma of Decency. » Et elle poursuit, et s’enflamme, et crucifie le poète à la croix de son arrogance.

Le ton et le lexique de ce recueil sont assumés (cela ne surprendra pas les amateurs de Cohen). La sexualité est omniprésente, mais à peu près jamais romancée ; elle est un passage nécessaire à l’aboutissement de la relation homme-femme, mais elle est souvent jetée là comme un drap sale ou une serviette. Malgré mon amour pour Cohen, j’ai beaucoup de mal avec cette vision qui, bien qu’elle serve sa quête naturaliste à lui et, sans aucun doute, qu’elle dénote des penchants de sa psyché, me laisse pourtant sur ma faim. Les relations homme-femme fondées uniquement sur la dimension sexuelle sont forcément vouées à l’effondrement, et on ne voit nulle part dans ce recueil-ci un désir appuyé d’aller voir au-delà du sexe. L’un de mes textes préférés, « The Absence of Monica », raconte le quotidien du poète vidé de sa substance par l’absence de Monica ; la rue n’est plus la même, la solitude, les quais, tout est plein de vide. Et pourtant, les deux derniers vers « and now I'm free / to come and go » amènent à croire que ce vide ne sera comblé que par la prochaine femme à croiser sa route. Évidemment, il faut se méfier de tracer des généralités avec des bouts de quotidien comprimés en quelques vers particulièrement frappants ; Cohen et son alter ego, ici, sont des êtres spirituels et complexes, et ils accordent visiblement une importance majeure à l’amour. Ceci dit, l’amour rate toujours le podium et finit toujours écorché. C’est sans doute l’aspect proprement humain du recueil et de son auteur, et voyant ce que j’écris moi-même sur ces thèmes, je ne saurais critiquer davantage une telle approche, non plus qu’une telle vision.


Ce qui me plaît par-dessus tout chez Cohen, et malgré que je grince des dents devant certains de ses propos, c’est sa faculté d’imbriquer le symbole dans des constructions autrement nues et vulnérables. Il faut une sensibilité fine et rare pour vous dévoiler ce qui se cache sur la chair et dans le sang. Il utilise souvent des formules prosaïques et des contextes épurés comme décanteurs pour des réflexions qui transcendent le mot. Puis, au poème suivant, il file plutôt une série d’images qui ouvrent la porte d’un imaginaire symbolique riche qui nous prend au dépourvu. Il n’y a pas de place pour l’arabesque poétique : le mot est toujours cru, sec et comme cuit au soleil et à l’air marin ; sec, mais goûteux et plein de lumière. C’est sans aucun doute la grande leçon à tirer de Cohen : vitio lux. La lumière est dans l’imperfection, et comme rien, dans le monde réel, n’est parfait, alors la lumière est dans la représentation de ce monde par ses travers, ses failles et ses surfaces rudes.

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