Adonis - selected poems (poèmes choisis)



Adonis (Ali Ahmad Said Esber) est né en Syrie, et est considéré comme l’un des poètes arabes les plus influents de son époque. Mon amie Zita m’a regardé avec de gros yeux lorsque je lui ai avoué, l’automne passé, que je n’avais jamais rien lu de lui. Elle m’a montré quelques poèmes qui m’ont fait suffisamment impression pour que je décide de me procurer ce recueil. Merveilleuse découverte !


La poésie d’Adonis, en un sens, rappelle beaucoup celle de Cohen ; toutes deux sont nourries de spiritualité souvent agnostique (dans la forme) et puisent profondément aux sources des textes religieux dans lesquels a baigné chaque auteur. Cette spiritualité est confrontée à la nature humaine, à ses élans, à ses faiblesses. Les deux poètes font parler le spirituel au travers d’une appréciation très nue du réel.

Mais là où Cohen est invariablement naturaliste, Adonis est infatigablement romantique. On le voit immédiatement au type d’imaginaire qu’il tisse, comme autant de nuages, dans chacun de ses morceaux. On voit aussi poindre son appréciation pour le surréalisme évocateur de Saint-John Perse, dont il a traduit certaines œuvres en arabe ; ses poèmes sont souvent comme un grand souffle mi-onirique, mi-cérébral qui porte le lecteur d’une image à une autre, d’un sens à un autre, et dont chaque vers, parfois, produit l’effet d’une perle enchâssée dans un plus grand bijou.

Cette anthologie nous offre une vaste sélection parmi les différents recueils publiés par le poète au cours de sa vie, de ses Premiers Poèmes (1957) à Printer of the Planets’ Books (2008). Le livre ayant paru en 2010, il manque donc une décennie entière de production poétique, et à 92 ans, Adonis semble toujours très actif tant du point de vue littéraire que critique. On voit ainsi évoluer sous nos yeux le propos et le style du poète, et on regrette que la traduction anglaise (magnifique, tout de même) de Khaled Mattawa ne parvienne pas à rendre le côté technique de cette écriture. Les premiers poèmes, notamment, présentent des rimes et une métrique serrée, en arabe, aux dires du traducteur, ce qui était impossible à rendre en anglais. Et pourtant :


RAINS

He holds the plow to his chest,

clouds and rain in his palms.

His plow opens doors

toward a richer possibility.

He scatters dawn on his field

and gives it meaning.


Yesterday we saw him.

On his path there was

a geyser of daylight’s sweat

that returned to rest in his chest,

clouds and rain in his palms.

Si la ponctuation et la syntaxe sont ici encore généralement respectées (ce n’est pas toujours le cas pour les morceaux ultérieurs), on voit immédiatement la puissance évocatrice à l’œuvre. Le thème est encore relativement concret : on pense voir ici un agriculteur qui travaille, dès l’aube et à la sueur de son front, à cultiver sa terre. Mais déjà, les images prennent un sens riche qui déjoue la sémantique habituelle : la pluie n’est-elle pas la sueur de ce fermier ? Les nuages ne sont-ils pas les taches et la saleté dont sa peau est recouverte, à force de travail ? Il « épand l’aurore sur son champ » ; « un geyser de la sueur des lumières du jour » (je traduis très approximativement) : on le voit, ce travailleur, s’échiner dans les lueurs dorées du matin, sous le soleil de midi. L’imagerie surréaliste, au service du réel, un peu à la Saint-John Perse comme je le disais plus tôt, est ici magnifiquement et simplement exprimée.

Plus tard, on perçoit des récurrences, des symboles qui deviennent des clés. Les « cils » (eyelashes), les navires, les rivages, les vagues… Le style tel qu’il nous apparaît dans Stage and Mirrors (1968) mûr et sûr de lui :

A MIRROR FOR A DREAM

Take my dream,

sew it, wear it,

a dress.


You made yesterday

sleep in my hands,

leading me around,

spinning me like a moan

in the sun’s carts,

a seagull soaring,

launched from my eyes.

L’évocation se détache sensiblement du réel pour toucher l’intangible. Adonis a trouvé son univers de prédilection.


En 1971 et en 1975, avec respectivement A Time Between Ashes and Roses et Singular in a Plural Form, il explore (peut-être ? ou se l’est-il déjà approprié, je ne saurais dire) un style beaucoup plus éclaté, hachuré, plus moderne en un sens, mais au travers de thèmes toujours aussi intéressés aux relations homme/femme, aux prétentions de la religion, aux écueils de la sagesse. On perçoit une tentative d’exprimer des relations et interrelations inexprimables, et le poème devient beaucoup plus cérébral ; certains morceaux doivent être déconstruits vers par vers. J’aime moins ces recueils, parce qu’ils ne me parlent pas autant que, par exemple, Songs of Mihyar of Damascus (1961), qui est d’une beauté phénoménale, mystique et qui me fascine ; ou Migrations and Transformations in the Regions of Night and Day (1965), qui présente des morceaux d’une belle sensibilité, très subtils et à saveur mystique également. Peut-être la traduction anglaise exprime-t-elle moins habilement les subtilités, justement, de la poésie plus « modern » d’Adonis.

Ses morceaux plus récents reviennent à une simplicité qui ne se défait pourtant jamais de la nature ambiguë et ouverte à l’interprétation du style surréel. On regrette un peu la fougue de la jeunesse (on note tout de même que pour ses « premiers poèmes » de 1957, il avait déjà 27 ans) dans les pièces tardives, mais on apprécie la lucidité et la sagesse, si on peut dire, qui viennent avec les années et qui gardent l’ensemble frais et pertinent.

Ce recueil de poésie a été une merveilleuse découverte pour moi. J’aime la poésie étrangère, la poésie de langue anglaise surtout, qui se dénude différemment de ce à quoi nos sensibilités francophones sont habituées. La poésie de Garcia Lorca, par exemple, est d’une grande beauté en version originale espagnole, et les vers d’Horace, peu importe ce qu’en pensent les modernes, sont magnifiques en latin. Ici, je me surprends donc à trouver un poète traduit dont les textes sont d’une beauté que je trouve inouïe, et qui me fait regretter de ne pas pouvoir les lire en arabe. Les univers lexicaux et imagiers d’un poète sont toujours imbriqués dans les plus vastes structures sémantiques de la culture et de la langue ; l’écriture, après tout, et malgré qu’on puisse la traduire, est indissociable de la langue dans laquelle elle s’écrit. Il y a des non-dits, des allusions, des évidences, lieux communs qui s’ouvrent comme des orchidées aux yeux seuls du lecteur initié. C’est la raison pour laquelle la poésie étrangère nous paraît souvent incongrue ; ses référents nous sont voilés.


Ce n’est pas tout à fait le cas ici.

Adonis n’écrit pas une poésie en arabe, pour les Arabes.

Il écrit une poésie en langue humaine, pour l’humanité dans son sens le plus large.

Et c’est là que résident toute la puissance et le talent de son art.


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