Les antennes d'Eva

Les antennes d'Eva

J’ignore pourquoi je suivis Eva à cette soirée. Elle m’avait fasciné dès notre première rencontre et je désespérais de passer un peu de temps à ses côtés. Mais une soirée costumée, ce n’est pas vraiment ce que j’avais en tête.

Je mis une bonne semaine à préparer un costume de Jedi que vint gâcher un malencontreux accident impliquant de la moutarde. Avez-vous déjà vu exploser un contenant de moutarde ? Ça surprend...

Ce soir-là, j’attendis donc Eva sur le coin de ma rue, enveloppé dans un sac à ordure blanc rembourré. À son arrivée, elle éclata de rire.

– Qu’est-ce que tu es censé être au juste ?

– Une guimauve.

Elle s’esclaffa de plus belle.

– Et toi ? fis-je.

Elle pointa le petit bandeau sur sa tête d’où jaillissaient deux antennes vertes.

– Moi, je suis une martienne !

– C’est tout ? Je me sens presque heureux de ma guimauve, pour être honnête.

– Pfff... C’est un costume comme un autre. Je n’ai pas le temps, comme toi, de me fabriquer un déguisement de Jada.

– Jedi ! Comme dans Star Wars ! Tu connais Star Wars ?

– Bahh. On n’étudie pas ce genre de chose, d’où je viens.

Je n’avais jamais vraiment saisi de quel pays elle venait. Ce devait être un pays anglophone puisque son nom de famille était Green. Mais ses traits avaient un petit quelque chose d’indicible qui semait le doute dans mon esprit. Peut-être ses parents avaient-ils des origines différentes. En tout cas, elle était jolie. Étonnamment jolie, en fait, avec ce ridicule bandeau vert sur le front.

Nous prîmes l’autobus. Pendant les vingt minutes que dura le trajet, elle me parla sans même reprendre son souffle de son adaptation éclair des six derniers mois, de son dernier examen qu’elle avait terminé le jour même, et de ses valises, prêtes pour son départ du lendemain matin. Pour son retour auprès des siens. Moi, je la laissais parler, parce que sa volubilité et sa passion m’émerveillaient. Chaque mot possédait une couleur nouvelle dans sa bouche, comme si tout un pan de significations m’en avait été voilé avant ce jour. J’avais peine à croire que nous nous voyions pour la dernière fois. Je préférais ne pas trop y songer.

L’autobus nous déposa en face de la maison où se déroulait la soirée. Nous connaissions vaguement l’hôte. Tom. Un étudiant de notre programme, généralement discret. Ses cartons d’invitation à une soirée costumée pour célébrer la fin des examens avaient créé la surprise générale, et un certain engouement. Et comme cela m’avait permis d’inviter Eva, j’imagine que je lui étais redevable, du moins en partie.

– Ah ! Une guimauve et un... une extra-terrestre.

Derrière les verres énormes de ses lunettes, Tom nous accueillit avec un verre de punch.

– Je suis une martienne, en fait. Fit Eva en pointant ses antennes.

– C’est la même chose, répondit Tom.

– Pas d’où je viens.

– Eh bien ici, c’est pareil. Au fait, d’où est-ce que tu viens... Eva, c’est bien ça ?

Eva ne répondit pas. Elle le toisa avec sérieux avant de plonger le nez dans son verre, vidant sa boisson en une longue gorgée. Puis, laissant errer son regard sur les plafonds et sur les invités.

– C’est une belle maison.

Et elle s’éloigna, sans jeter un seul regard vers Tom. Ahuri, et rouge de gêne dans mon costume ridicule, je la regardai faire sans savoir que faire.

– Désolé, balbutiai-je. Je ne sais pas ce qu’elle a. Elle était joyeuse il y a quelques minutes à peine.

– Oh, ça ne fait rien, fit Tom avec un sourire. Toi, Max, c’est ça ? Tu viens du coin ?

– Oui. J’ai grandi ici. Mes parents sont...

– Bien, bien. C’est agréable d’étudier près de chez soi, hein.

– Euh, oui, oui...

Tom ajusta ses lunettes, un éclat étrange dans les yeux.

– Tu connais Eva depuis longtemps ?

– Depuis qu’elle est arrivée.

– Et tu sais d’où elle vient ?

C’était quoi cette obsession de savoir d’où venait tout le monde ?

– Non. Pourquoi ?

Il ajusta à nouveau ses lunettes. Il semblait un peu nerveux. Sa main m’indiqua de le suivre alors que ses pas l’entraînaient vers le patio, derrière ses épaisses portes vitrées. Je le suivis avec une certaine dose d’hésitation. Alors que je passais le seuil, je croisai le regard d’Eva. Elle me sourit. Je lui souris aussi. Puis la froideur du dehors m’enveloppa et Tom ferma les portes derrière nous.

– Tu sais, Max, j’ai quelques soupçons à propos d’Eva.

– Des soupçons ? De quoi est-ce que tu parles ?

Il se gratta le menton, incertain de la façon d’aborder le sujet.

– Bon, promets-moi d’en parler à personne.

– Bien sûr, bien sûr...

Je grelottais. Cet aparté se devait d’être court.

– Je ne te dirais pas comment j’ai obtenu cette information. Mais j’ai raison de croire que Eva vient... d’ailleurs.

Il pointait le ciel.

– D’ailleurs ? Du ciel ? Quoi ?

– D’une autre planète.

Je le fixai sans broncher. Quelle niaiserie ! Je me gelais la guimauve pour écouter de telles absurdités.

– Quoi ? De quoi est-ce que tu parles ?

– Je sais, c’est spécial. Mais écoute. Nous pensons qu’ils préparent une invasion. Nous avons neutralisé plusieurs de leurs éclaireurs, mais pas tous. Il faut à tout prix éliminer Eva pendant qu’il est encore temps.

– Tu délires.

– Non, non. Je sais que c’est difficile à croire...

– Écoute, je me les gèle, OK ? J’ai pas le temps pour ces conneries. Si tu as quelque chose à dire à Eva, dis-le-lui toi-même. Elle part demain matin.

– Mais l’avenir de la planète est en jeu Max !

– Wow. T’es un cas à part, toi. Il te manque un fusible ou quelque chose.

J’ouvris la porte sans même le laisser s’expliquer et je regagnai le duvet de chaleur du ventre de la maison. Je balayai les pièces du regard ; Eva était sagement assise, une bière à la main, à regarder une partie de ping-pong disputée par un lapin rose et un bol de ramens.

– Alors, qui est-ce qui gagne ? fis-je en m’approchant.

– Les nouilles ont une sacrée avance. Si j’étais le lapin, je m’enfuirais pendant qu’il est encore temps. Des nouilles, ça court pas très vite.

Elle s’esclaffa et but une longue gorgée.

– Eh, fit-elle encore, qu’est-ce qu’il te voulait, Tom ? Pourquoi vous êtes sortis ?

– Oh, pour rien.

Cette histoire m’avait gâché la soirée. J’avais seulement hâte de sortir de cet endroit.

– Pour rien ? Vraiment ?

– Bof. Une histoire d’extra-terrestres. Rien qui t’intéresse.

– Non, dis ! Allez ! Je veux rire !

Sa main se posa sur la mienne. Ses yeux pétillaient d’excitation. Je dus prendre la teinte d’un peppermint rose.

– Ah, c’est ridicule, fis-je. En gros, il dit que tu es une extra-terrestre envoyée pour conquérir le monde et qu’il doit t’arrêter ou je sais pas quoi.

Elle pointa ses antennes.

– Ha ! Je lui ai dis, je suis une martienne ! Je pense que quelqu’un a bu un peu trop de punch, hein ?

– Peut-être. En tout cas.

Elle se dressa sur ses pieds.

– Ça t’agace cette histoire, hein ?

– Bah, ça gâche la soirée, disons.

– Tu veux partir ?

– Oui. Oui, si tu veux.

Elle parcourut la pièce du regard.

– OK. Attends-moi deux minutes. Il est là-bas, Tom. Je vais lui dire qu’on s’en va et que tu n’as pas trouvé sa blague très amusante.

Sa main m’effleura doucement la joue et elle me lança un magnifique sourire alors qu’elle marchait en direction de notre hôte. Il pâlit en la voyant approcher. Je les vis discuter à voix basse, puis, après m’avoir jeté un regard assassin, Tom entraîna Eva dehors, comme il l’avait fait pour moi, et la porte se referma sans bruit.

J’attendis. La partie de ping-pong prit fin ; le bol de ramens vainqueur à 6-6-6. On se moqua un peu du lapin rose qui accepta enfin une bière comme prix de consolation. Puis chacun partit de son côté. Les conversations se morcelèrent, les invités se mélangèrent, la musique, que j’avais à peine remarquée, répéta sa boucle, et la télévision continua de présenter un documentaire spécial de trois heures sur le Kirghizstan. Et moi, j’attendais toujours.

Au bout d’une heure, je me levai. J’allai voir par la porte du patio ; c’était désert. Je questionnai les invités, mais personne ne savait où se trouvait Eva. J’attendis encore un peu, puis, débité, j’enfilai mon manteau et je sortis.

C’est en marchant vers l’arrêt d’autobus que j’entendis le claquement rapide de bottines sur le trottoir. « Max ! Attends ! » Je pivotai ; Eva, à bout de souffle, m’avait rejoint.

– Désolée ! Vraiment !

– Ça a été long votre discussion...

– Oui, je sais. Je suis sincèrement désolée, Max. Il ne démordait pas. Tu avais raison, il a gâché notre soirée. J’étais plutôt fâchée à la fin, et je suis partie.

Elle me regardait d’un air un peu piteux. Je voulais lui pardonner, mais j’étais profondément déçu de la tournure des événements. Une perte de temps, voilà ce que ça avait été tout ça. Une immonde perte de temps.

– C’est correct, fis-je. Je suis très fatigué, en fait. Je rentre.

– J’imagine...

Elle prit un air contrit.

– J’aurais aimé que notre dernière soirée se passe différemment, dit-elle. Mais je peux comprendre si tu es déçu. De toute façon, je devrais rentrer moi aussi. Je dois être reposée pour mon retour au Kirghizstan.

« Alors tout ce temps, il n’existait pas même l’once d’un espoir. », pensai-je. Pourtant, elle s’approcha de moi dans la pénombre, l’œil pétillant comme plus tôt. Elle posa ses mains sur mon costume de guimauve et posa ses lèvres sur les miennes. Un long moment. Après quoi elle plongea ses yeux dans les miens et me fixa intensément.

– Ne t’en fais pas, Max. Je serai de retour très bientôt. Et quand ce sera l’heure, je te présenterai à ma famille. Ils seront tous là, eux aussi.

Elle m’embrassa à nouveau. « Prends soin de toi. » Murmura-t-elle à mon oreille.

Puis elle s’éloigna dans la noirceur ponctuée de lampadaires, et je la regardai jusqu’à ce qu’elle disparaisse à l’angle de la rue.

Ce n’est qu’à ce moment, alors qu’elle avait entièrement quitté ma vision, que je réalisai qu’elle ne portait plus son bandeau d’antennes. Je me frottai le visage pour chasser l’impression d’irréel et de rêve qui s’y était collée, mais je fus aussitôt assailli par une odeur ferreuse et intense. J’approchai le lampadaire le plus près. Sur mon costume de guimauve et sur mes mains, de larges traces de sang frais.

Félix

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