Comment densifier un texte ?


Parlons de densité textuelle.


Qu'est-ce ?


Un exemple, comparez :


«Depuis très longtemps, depuis toujours en fait, j'ai cette subtile impression que le temps qui passe laisse en moi plus de maux qu'il n'en guérit.»


et


«Je nourris encore l'impression d'un temps houleux, charriant plus de rochers à moi qu'il n'en roule au loin.»


Le premier exemple est tout en amplitude ; notez la grande bouffée d'air avant de plonger dans l'imagerie du temps qui passe. Et la construction, comme une vague, qui entrecoupe l'image au moyen d'adverbes et de pronoms, la morcelant à l'esprit et la rendant plus digeste.


Le second exemple est tout en compression ; notez l'impression de submersion, de devoir prendre une profonde inspiration avant de s'y lancer. Aussi, notez que l'image, débutée dès le second mot de la phrase ("nourris") se développe sans interruption majeure jusqu'au dernier mot.


Malgré qu'elle soit plus courte que la première, cette phrase semble également contenir davantage d'informations, n'est-ce pas ?


Voilà ce qu'est la densité.


Comment la manie-t-on ? C'est ce que ce billet tentera d'expliquer.



La concision


La première et la plus importante caractéristique d'un texte dense est sa concision. Cela ne signifie pas qu'il doive être court, mais plutôt qu'il doive être irréductible. Les imprécisions, les termes vagues, les compléments inutiles sont évacués pour ne laisser que le noyau de sens.


«Depuis très longtemps, depuis toujours en fait, j'ai [...]» devient «J'ai encore [...]».


Pour réaliser cette concision, cependant, il faut savoir quel sera l'objectif de la phrase, ou de la portion de phrase. Ici, j'ai décidé que la précision du «très longtemps» et du «depuis toujours» n'avançaient en rien ma phrase dans son objectif de développer une image exprimant le passage du temps. Tout cela est devenu «encore» (que j'aurais également pu retirer entièrement). Le sens temporel en souffre un peu, mais l'analogie subséquente, elle, en sera augmentée.


La concision, donc, doit obligatoirement servir l'idée principale de la phrase ; son utilisation doit augmenter le ratio propos/phrase. Parce que certaines phrases complexes ont plus d'un propos, on peut substituer, au dénominateur, le mot «phrase» par «portion» ou «entité».




La multiplicité des niveaux d'analyse (le pouvoir évocatoire)


Ces deux éléments sont étroitement liés.


Le pouvoir évocatoire d'une phrase dépend de la vivacité et de la profondeur des images utilisées.


La vivacité d'abord. Une image vive est une image qui frappe, qui surprend. De façon générale, l'antithèse et la métonymie provoquent les images les plus frappantes. Un «désert luxuriant», par exemple, ou une «jungle aride», sont des exemple d'antithèses frappantes.

«Tout le château descendit dans la rue» est une métonymie, où un mot (château) est utilisé pour signifier un autre mot auquel il est lié (les habitants du château).


La profondeur, elle, provient des niveaux d'analyse. Cette «jungle aride», par exemple, aura très certainement un autre sens que les mots «jungle» et «aride» pris individuellement. Parle-t-on d'amour, la jungle étant la promesse d'intimité, d'énergie animale, obscure, chaude, et l'aridité désignant les mort d'un idéal, la promesse déçue ? Parle-t-on de la vie, d'abord fertile et touffue, dans nos jeunes années, et qui se révèle plus tard vide de sens et amère ? Le contexte donnera les indices appropriés.

La poésie utilise constamment les jeux de niveaux d'analyse, cumulant les idées exprimées dans une seule formulation.


Pour densifier un texte, il importe donc de développer un grand pouvoir évocatoire en créant des images frappantes ET profondes, ouvertes à l'analyse. Plus vous parviendrez à comprimer de sens en un minimum de mots, plus la phrase qui en résultera sera dense.





La composition de la phrase


La phrase dense, comme expliqué plus haut, possède un ratio propos/phrase élevé.


Comment améliore-t-on ce ratio ?


Voyons d'abord un peu de syntaxe de base.


La phrase simple s'articule ainsi : Sujet + Verbe. Par exemple : Paul mange.


Ensuite s'ajoute un complément directe : Paul mange une pomme.


Notez que pour l'ajout d'un seul complément, il faut ajouter deux mots ! «Pomme» est un nom, il est donc évocateur d'une image, mais «une» est un déterminant indéfini, ce qui, ici, est considéré comme un mot vide et indésirable.


On peut poursuivre et ajouter des compléments de toute sorte ; chaque nouvel ajout introduira quelques mots vides qui, à la fin, nuiront au ratio do densité du texte.

Règle générale, la puissance évocatoire d'un nom est au sommet de la pyramide des mots désirables pour leur potentiel de densité. Viennent ensuite le verbe, puis l'adjectif, puis l'adverbe (il y en a plusieurs types, je n'irai pas dans le détail ici), puis, enfin, les diverses particules (déterminants, pronoms, prépositions).

Plus on augmentera la présence de noms et de verbes forts, complémentés par quelques adjectifs évocateurs, plus la phrase se trouvera dense et complexe.

Par ailleurs, l'ajout d'adverbes, de particules, et même la profusion des adjectifs, aura l'effet inverse et diluera le propos.


Quand utilise-t-on la densité ?


Vous savez désormais densifier vos phrases. Mais est-ce désirable ?


Les auteurs découvrant cette façon de faire la confondent souvent avec un niveau d'écriture supérieur. Ils jouent alors d'efforts pour rendre leurs textes le plus compact possible, et leur fierté est palpable, car alors seuls peuvent les comprendre les lecteurs les plus patients et les plus expérimentés : leurs textes deviennent proprement hermétiques.


Écrire de cette façon n'est, en général, pas désirable.


Votre écriture doit s'adapter à votre propos. Et à votre lectorat. Et, surtout, elle doit être agréable à lire et à dicter. Il s'agit bien sûr d'un idéal. La nécessité ou le goût personnel jouent une part importante dans le choix des formulations.

Il est également vrai que la densité est souhaitable en poésie, où l'utilisation de l'espace doit être optimale, alors qu'elle est préjudiciable au texte didactique.


Le truc tout simple est donc de suivre cette règle : plus votre propos cherche l'évocation, plus vous gagnerez à densifier ; plus votre propos cherche la clarté, plus vous gagnerez à aérer.


Maniée habilement, la densité est un outil puissant de votre arsenal d'écrivain, tout juste aux côté du rythme et de la fluidité. Travaillez-la !




Félix



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