Caprices

Bon lundi !


Les plus attentifs remarqueront que j'ai sauté une semaine ! Ma discipline est intacte, soyez sans crainte ; je vous rappellerai simplement que le blog n'entre officiellement en fonction que le premier lundi de juin.

Les mises à jours auront lieu chaque lundi. Un jeudi viendra s'ajouter de temps à autre, si le temps me le permet.

Donc, pas de soucis ! Et merci à ceux qui viennent jeter un œil de temps à autre !


Parce que je retrouve mes pénates aujourd'hui et que les dernières semaines ont été chaotiques pour la création de contenu, je vous offre un texte un peu différent aujourd'hui. Il s'agit de la nouvelle "Caprices", qui m'a valu le Prix Littéraire Jeunesse Québec en 2003, aux Éditions Vents d'Ouest. Ce texte fut publié, à l'époque, dans un collectif intitulé "L'Amour!".


Je vous le présente ici dans toute sa longueur et sa naïveté d'origine. J'avais 18 ans. Bonne lecture !

Caprices



Il était assis seul sur un banc de pierre, au milieu du jardin qui s'étendait sur une superficie assez imposante, à l'arrière de sa demeure. Déjà les odeurs du printemps l'envahissaient allègrement, ponctuant son sens de l'odorat de fraîches sensations. Aucune brise ne soufflait; il aurait pour cela fallu qu'elle affronte un haut mur blanc et poreux, qui entourait le terrain du nord au sud en passant par l'ouest.

À l'est, s'élevait l'habitation. Une très belle maison, les vignes sauvages y grimpaient depuis plusieurs décennies et sa façade en était couverte. Des raisins, encore verts et minuscules, poussaient en grappes ici et là. L'air était chaud, le ciel bleu et le soleil joyeux.

Cependant, rien de tout cela ne le préoccupait. Absolument rien. Il avait contemplé ce jardin tant de fois que plus rien n'accrochait plus son regard. Il fixait pensivement les fleurs qui poussaient à quelques mètres devant ce banc où il était assis. Depuis combien de temps était-il immobile ainsi ? Il l'ignorait. Des larmes coulaient sur ses joues et ses poings étaient si fermement serrés que ses jointures étaient devenues blanches. Mais il restait tout de même dans cette position, pensant, repensant à ce qu'il avait fait, à ce qu'il était, à ce qu'il serait. Il se sentait, croyait-il alors, l'homme le plus malheureux de la cité. Et il n'était pas loin de la vérité.

Le matin même, il s'était levé du bon pied et, joyeux, il avait achevé un magnifique poème, qui aurait fait frémir par sa beauté des milliers de femmes, et aurait mis à genoux des armées de barbares. Il avait décidé, à ce moment précis, de le lui lire, à Elle. Après tout, il avait bien composé ce chef-d'œuvre pour l'unique femme de ses pensées. Il avait donc enfourché son cheval dans l'air parfumé de ce matin printanier et était accouru chez elle. Il la trouva qui cueillait des tulipes dans un jardin bien des fois supérieur en beauté et en odeurs au sien. Il lui lut son poème mot après mot, vers après vers. Les strophes coulaient comme l'eau claire et les oiseaux qui chantaient à ce moment-là conféraient à la scène des accents inoubliables. Achevant finalement sur une note époustouflante, il l'avait regardé dans les yeux et s'était senti léger comme un nuage. Mais il n'avait pas tardé à retomber sur terre lorsqu'elle avait éclaté de rire. Non pas d'un rire nerveux, ni d'un rire diabolique, mais de l'un de ces rires à rendre un rossignol mal à l'aise de porter ses plumes. Elle lui avait alors déclaré :

─ Par tous les dieux, qu'est-ce que cela ? Un poème si tôt le matin ? Mériterais-je de votre part quelque passion soudaine ?

─ Il m'a fallu, lui avait-il répondu, plus de temps à écrire ce poème qu'il n'en prit au soleil pour parcourir cent fois le dôme céleste.

─ Eh bien! Cela a dû être bien long, mais je ne comprends toujours pas pourquoi vous venez m'en faire part alors que je suis occupée à cueillir ces fleurs.

Il était resté absolument choqué.

─ Bien, se souvient-il lui avoir dit, c'est pour vous que j'ai mis tant d'acharnement à mettre bout à bout ces mots. J'ai écris ce poème en ne songeant qu'à votre image, et je vous l'ai récité de la façon la plus romantique que je connaisse. Existe-t-il d'autres moyens que j'ignore pour déclarer sa passion à une si jolie demoiselle?

Son rire moqueur avait éclaté de plus belle.

─ Bien sûr que si, il faudra bien plus qu'un simple poète pour m'impressionner, avait-elle répondu.

Sans le laisser ajouter quoi que ce soit, elle avait rapidement cueilli une dernière tulipe et était précipitamment entrée chez elle. Il était revenu dans son jardin, entièrement démonté et il avait pleuré la matinée durant.

Il se releva soudain. Le soleil approchait du zénith et sa lumière éclairait la partie ouest du jardin, le reste demeurant dans l'ombre de la maison. Il fit quelques pas vers sa demeure, puis s'arrêta net. Il repassait toujours dans sa tête la phrase envenimée qu'elle lui avait lancée à la figure. « Il faudra bien plus qu'un simple poète pour m'impressionner. » Ces mots se répétaient sans cesse dans sa mémoire et portaient toujours en eux un poison meurtrier. «Elle veut plus qu'un poète, pensa-t-il, elle aura donc ce qu'elle veut. J'accomplirai les plus hauts faits d'armes, des exploits encore impossibles pour un simple mortel. Je cueillerai les étoiles pour lui en faire un bouquet, je ferai descendre la lune pour éclairer ses nuits, j'affronterai le dieu de la mort pour qu'il prenne ma vie au lieu de la sienne. Ainsi, elle m'aimera tout comme je l'aime. »

De retour chez lui, il descendit dans sa cave à vin. Il souleva une lourde trappe, cachée par un baril. Il en sortit un grand coffre de chêne, usé par le temps et par l'humidité. Il l'ouvrit nerveusement. Plongeant ses mains à l'intérieur, il en sortit un haubert, étonnamment brillant. Il l'enfila rapidement, le serrant à la taille à l'aide d'une ceinture de cuir tachée et tailladée par endroits. Il saisit ensuite le glaive qui gisait dans le fond du coffre ainsi que le heaume conique qui reposait à ses côtés. Ce dernier était marqué d'un emblème blanc: un arbre dont le tronc, au fur et à mesure qu'il descendait le long de la visière, se transformait en lance. C'était là l'emblème des seigneurs de la cité, dont il ignorait le sens au moins autant que la provenance. Il ignorait également pourquoi cette armure, qu'on se transmettait de génération en génération dans sa famille, portait ce signe évident de noblesse, car il en était bien loin, tout comme de la richesse, et ses parents ne semblaient pas s'en rapprocher non plus. Mais il ne se questionna pas longtemps. Il s'équipa de pied en cap et, ne prenant même pas la peine de ranger quoi que ce soit, il quitta la cave vivement.

Il partit à l'aventure, errant de par les contrées sauvages et affrontant des bêtes terrifiantes. Il devint rapidement célèbre et partout où il chevauchait, on louangeait sa bravoure. Il en était fier, il se sentait finalement à sa place, bien que la poésie lui manquât énormément.

Un bon jour, un bandit renommé vint sur les terres d'un seigneur de ce royaume. Il l'assassina et lui ravit son titre. Les officiers, trahissant leur ancien maître, s'engagèrent alors avec leurs soldats auprès de l'usurpateur. Le roi, un seigneur peu puissant, n'osait pas s'interposer et avait fait appel à d'autres seigneurs qui demeuraient à plusieurs jours de là. Avide d'impressionner sa dulcinée, notre héros vit donc là une magnifique occasion de montrer son courage et ses vertus. Il s'en alla de bon train jusqu'au fief à présent occupé par le malfrat. Il y vit des paysans qui souffraient de la faim et de tortures. Accablé par cette horrible vision, il se rendit jusqu'au château du brigand et il y fit irruption alors qu'il était attablé, seul. L'homme fut si surpris qu'il n'eut pas le temps de faire le moindre geste. Le glaive du cavalier solitaire le transperça.

Apprenant la mort du bandit, les paysans chantèrent bien haut leur joie et levèrent les mains au ciel. Comme l'ancien seigneur était vieux et n'avait ni descendant ni parents, il fut décidé que le sauveur deviendrait leur seigneur. Notre héros en fut plus qu'heureux. Il obtint ainsi une magnifique tunique bleutée et un cheval d'allure noble, aux sabots rapides. Ses gens l'aimèrent beaucoup, et il se montra juste et bon. Les officiers, prompts à trahir leur maître, s'inclinèrent devant le héros, mais ce dernier les chassa et les envoya, sous bonne garde, au palais de justice de la cité.

Il retourna dans la grande cité et se rendit chez la dame de son cœur. Assis sur son fier destrier, il l'interpella. Elle apparut à sa porte, le toisa un instant et se mit à rire comme elle l'avait fait précédemment.

─ Je vois que tu n'abandonnes pas, dit-elle, et tu es aujourd'hui bien vêtu et de belle apparence. Mais il faudra qu'un homme soit d'avantage qu'un seigneur pour que j'ose laisser mon cœur entre ses mains.

─ Mais je suis riche, maintenant. Mes exploits sont connus par monts et par vaux. Le moindre petit hameau de ce royaume sait comment j'ai terrassé ce vil escroc et connaît également mes aventures en contrées sauvages. Vous en faut-il plus, madame ? Je ne connais rien qui saurait me rendre plus digne de vous.

─ Ces hauts faits dont vous vous glorifiez auraient tout aussi bien pu être accomplis par le plus idiot des serfs du roi, répondit-elle avec dédain. Je vous le répète, il m'en faudra bien plus.

Et elle lui claqua la porte au nez. Humilié, le nouveau seigneur s'en retourna tristement en sa riche maison. Un jour, notre pauvre poète entendit parler d'une guerre qu'avait déclarée son roi aux peuples barbares qui vivaient au nord de la grande cité. Il se pressa d'y accourir, avec quelques hommes de ses terres, pour venir en aide à son souverain. Il songeait qu'en devenant un guerrier héroïque, la demoiselle voudrait bien de lui. Après plusieurs escarmouches infructueuses et de brefs combats sans grande victoire, vint un ultime affrontement, aux portes mêmes de la forteresse ennemie. Là, monté sur son grand cheval harnaché et brillant, il tua un nombre impressionnant d'ennemis, chargeant seul en plein centre des lignes adverses et ne subissant miraculeusement aucune blessure. Il sauva même le roi en s'interposant avec son bouclier bien haut alors qu'une flèches allait le transpercer. Il affronta également le maréchal barbare, celui qui était à la tête de l'armée et qui maniait une énorme hache. Ses cheveux longs et noirs comme l'ébène descendaient jusqu'à ses genoux. Il le provoqua en duel et, après un long et pénible combat, il le vainquit. L'ennemi hissa alors le drapeau blanc au donjon de la forteresse assiégée et les hostilités cessèrent. La victoire était acquise.

Le roi fut très généreux envers le seigneur, le nommant maréchal des armées royales pour avoir sauvé la vie de son souverain et avoir fait preuve d'un courage exemplaire sur le champ de bataille. Le nouveau maréchal reçut en prime, en plus d'innombrables médailles, de terres et de richesses, un bel étendard, portant l'emblème blanc de l'arbre lance, sur un fond vert. Il reçut également un écu qui portait les couleurs de sa famille. Il se crut enfin digne de conquérir l'amour de la dame de son cœur.

Il retourna chez la demoiselle. Celle-ci était assise sur une chaise, devant sa demeure. Il arrêta son cheval à quelques mètres d'elle.

─ Me revoici, lui dit-il, je suis à présent maréchal de l'armée royale, j'ai vaincu un nombre incalculable d'adversaires et terrassé leur chef. Je suis à présent encore plus riche, plus décoré et je possède la totalité des terres à l'est de la Grande Rivière, qui coule inlassablement vers la mer. Ne mériterais-je donc pas maintenant votre amour?

Elle sourit.

─ Un maréchal, dit-elle, n'est qu'un officier dans une armée. Tout soldat peut le devenir s'il accomplit suffisamment d'exploits guerriers. Ces hauts faits me laissent totalement de glace, il te faudra être plus qu'un maréchal pour que je songe un jour à éprouver des sentiments amoureux pour toi.

Sur ce, elle se leva et entra sans se presser dans son logis. Notre héros était au désespoir.

Il revint dans sa demeure qui était à présent fort somptueuse. Ses terres s'étendaient à perte de vue et, à l'ouest de celles-ci, coulait la Grande Rivière, qui descendait du nord, passant par les sombres vallées formées par les montagnes noires et maudites qui s'étendaient au nord-est du royaume. Un jour, le maréchal de l'armée royale, se promenant comme à l'habitude, entendit parler d'une créature horrible qui errait, dévorant bergers et troupeaux. Elle faisait deux fois la taille d'un homme selon certains, possédait la force de dix bœufs et sortait tout droit des montagnes maudites selon d'autres. « Cela m'apporterait certes un grand renom, songea alors notre héros, si je libérais le royaume de ce fléau venu tout droit des ténèbres insondables du Pays Noir. Après un tel acte d'héroïsme, ma demoiselle m'aimera assurément. »

Il partit donc à la recherche de la bête la traquant par forêts comme par prés, par marécages et montagnes. Il la trouva enfin au beau milieu d'une vallée où un berger avait l'habitude de faire paître son troupeau. Il surprit la bête alors même qu'elle dévorait un mouton. Elle était horrible. Elle possédait de longs cheveux, des mains et des pieds velus, une peau écaillée, des ailes dans le dos et de longs crocs. Elle était plus grande qu'on le disait et atteignait presque la hauteur de trois hommes. Elle semblait très forte et le prouva. À l'approche du cavalier, la créature déracina un arbre pour s'en servir comme massue. Le maréchal esquiva avec agilité les coups que son adversaire faisait pleuvoir sur lui, laissant à chaque tentative une profonde cicatrice sur la terre. Notre héros s'avoua cette fois qu'il avait un défi de taille à relever et il s'ingénia à trouver un moyen de s'approcher de son ennemi, mais ce dernier était si rapide et si fort que le maréchal de l'armée royale devait toujours éviter, au dernier instant, l'arme improvisée. Il fit une retraite stratégique, battant à bride abattue le sol de la vallée. Il s'arrêta au sommet d'une colline, regardant en contrebas le monstre qui avait laissé choir son arbre sur le sol et s'était remis à son festin. Notre poète, honteux de cette fuite, pensa un instant à tout laisser tomber. Mais l'image de sa demoiselle revint si subitement à son esprit qu'il reprit courage. Il songea à la manière de terrasser la créature.

L'après-midi passa, puis vint le soir. Le soleil se couchait. La bête ne se pressait pas, elle avait fait un monticule des os de sa victime et elle était maintenant à demi assoupie, gardant un œil ouvert en direction du cavalier, dont elle voyait parfaitement la silhouette se dessinant au sommet de la colline, sous le ciel orangé.

Aussi soudainement que l'éclair, une idée jaillit dans la tête de l'homme. Lorsqu'il voyageait en aventurier, comme il l'avait si souvent fait, il n'apportait avec lui que de la nourriture. Le sac, qu'il avait sur le dos, en était empli, même s'il avait dû en consommer une certaine quantité. Son cheval également en portait, ce qui, à ses yeux, équivalait à un repas de roi. Il s'approcha donc de la créature, mais cette fois, il le fit doucement, ne dépassant guère le trot. La bête se redressa rapidement lorsqu'elle le vit s'approcher. Elle s'apprêtait à saisir l'arbre qui reposait à ses côtés, quand elle remarqua que l'homme avait rangé ses armes et qu'il ne semblait pas vouloir l'attaquer.

─ Tu m'as encore l'air bien affamé, lui dit notre héros lorsqu'il s'arrêta à une dizaine de mètres du monstre. Je te prie de m'excuser pour mes attaques répétées, je ne te croyais pas aussi fort ni aussi talentueux et tu m'as vaincu admirablement. Pour le prix de ta victoire, voici ce que je te donne. Régale-toi et savoure cette victoire bien méritée.

La bête le regarda curieusement. Le cavalier étendit alors la nourriture sur le sol, puis recula d'environ dix pas. La créature s'approcha lentement, flairant un piège dans la bonne action de l'homme. Elle dévora en entier les aliments qui se trouvaient à ses pieds et ce, en quelques minutes seulement. Elle observa ensuite l'homme et son cheval d'un regard gourmand. Elle s'apprêtait à bondir sur eux lorsque le cavalier chargea. Elle se saisit alors de l'arbre, mais elle avait tant mangé que ses mouvements étaient plus lents. Le seigneur tournait autour d'elle, de sorte qu'elle fut bientôt étourdie et tenta de s'enfuir, prise d'un haut-le-cœur. L'homme fut plus rapide et, la rattrapant, lui assena une série de coups dans le dos. La bête chancela un peu puis s'effondra, morte.

Notre héros l'attacha à son cheval, la traînant derrière lui. Il était fier de sa victoire. Il savait qu'aucun homme de la cité n'aurait pu abattre ce monstre et qu'il avait réussi pour la seule et unique raison que l'image de la dame de son cœur était apparue dans son esprit et lui avait redonné courage. Il fut plus que jamais convaincu d'une réponse favorable à sa nouvelle demande. Il galopa jusqu'à la cité. Il se rendit à la maison de la jeune fille de ses rêves et l'appela. Celle-ci ouvrit une fenêtre, une expression ennuyée au visage. Elle toisa le jeune homme.

- Voyez, lui dit-il avant qu'elle ait pu rire comme à son habitude, grâce à mon amour pour vous, j'ai pu tuer ce monstre qui terrorisait les habitants du royaume. Nul homme n'aurait pu accomplir ce haut fait puisque cette bête avait une force et une agilité prodigieuse, mais la volonté née du souvenir de votre visage a suffi à me donner la force qu'aucun homme de cette cité ne possède.

─ Cela est en effet un haut fait, avoua la demoiselle. Mais il faudra bien plus qu'un chasseur de monstres pour que je pense, ne serait-ce qu'une seconde, à vous aimer éternellement.

Elle referma avec fracas les volets de sa fenêtre. Anéanti, notre maréchal rebroussa chemin, las de son aventure et souffrant d'une grande faim. Les villageois l'accueillirent cependant en héros, et on lui érigea une statue.

Il advint qu'un jour, en échangeant des paroles avec un vieil aventurier, il entendit parler d'un glaive sacré, perdu depuis longtemps dans des ruines qui s'élevaient dans les montagnes sombres et laides au nord-est du royaume. Selon la légende, cette arme donnait à son possesseur un charisme, une force et un courage sans limites. «Si je parviens à retrouver cette arme légendaire, pensa-t-il, non seulement aurais-je alors des qualités et des valeurs très estimées aux yeux de ma dame, mais j'aurai également accompli l'impossible en retrouvant une relique sacrée aux pouvoirs magiques. Il y aura certes là de quoi rendre amoureuse la plus réticente des femmes. »

Il partit donc en direction des montagnes. Certains le traitèrent d'illuminé car, pour ce peuple, les armes de légendes n'étaient que mythes destinés à embellir quelque conte. Mais l'homme ne se soucia guère de leurs réticences et partit au galop pour cette nouvelle aventure, gardant près de son cœur une tulipe séchée qui lui rappelait l'existence de celle qu'il aimait.

Il parvint dans ces lieux sombres, où la lumière du soleil semble absorbée par toute chose et laisse peu de traces de son existence. Il erra longtemps au travers des collines noires et des vallons brumeux, jusqu'au jour où il découvrit enfin des ruines cachées sous les parois ombragées d'une montagne. Il s'y aventura, et il se passa plusieurs jours avant qu'il ne découvre quoi que ce soit, combattant des créatures sans nom qui y habitaient, longeant chaque mur, examinant chaque statue et chaque dalle de pierre. Soudain, la tulipe qui était fixée à ses mailles, se détacha et vint se poser aux pieds d'une statue. Il se pressa de la ramasser et il s'aperçut, au même moment, que la statue représentait un homme grand, portant fièrement une épée longue et magnifiquement taillée dans le roc. À peine eut-il touché le pommeau de l'arme de pierre que la sculpture entière s'écroula, révélant un passage qui montait dans la montagne noire. Il s'y précipita et gravit avec courage la pente escarpée et inégale. Au bout de son escalade, il découvrit une salle basse et peu profonde au centre de laquelle se dressait une statue identique à celle qu'il avait touchée. Cependant, l'épée de celle-ci était réelle: elle chatoyait à la lueur de la torche de l'aventurier. Il la saisit avec précaution et aussitôt, il sentit que sa force redoublait, que sa peur le quittait, et qu'il émanait de lui quelque chose de saint, de sacré, comme si un ancien dieu était venu habiter son corps. Il se regarda sur la lame de l'épée qu'il venait de trouver et vit qu'il était beau et que toutes les marques du labeur et de l'âge qui avaient commencé à le ronger, l'avaient quitté. Il la brandit alors bien haut avec un rire clair et joyeux qui n'avait retenti en cet endroit depuis nombre de siècles.

Il réussit sans difficulté à retrouver sa voie et il revint à la cité en se tenant fier et droit sur son cheval. Il laissa l'épée pendre hors de son fourreau à ses côtés. Alors, les paysans se mirent à le vénérer et son nom fut connu dans la ville comme celui d'un héros légendaire et d'un grand seigneur aux exploits inégalables. Le roi lui-même se prosternait devant lui. Mais il poursuivit sa route jusqu'à la grande maison qu'il avait coutume de rejoindre après chacun de ses exploits. Il y trouva sa dame, qui venait à peine de sortir de sa demeure, se questionnant sur la provenance des cris de joie et des louanges qui éclataient partout dans la cité. Il mit pied à terre devant elle et la fixa intensément.

─ Voyez, belle dame, dit-il, je suis à présent beau, fort et courageux, grâce à cette épée qu'une légende m'a fait connaître. J'ai bravé les plus grands dangers que la terre ait connus pour arriver à la retrouver. C'est une épée magique et sacrée. Je la dépose à vos pieds parce que c'est grâce à la tulipe que j'avais sur mon cœur, pour me rappeler votre image, que j'ai trouvé cette relique.

La femme eut un sourire.

─ Cela est un grand exploit, sans contredit, répondit-elle. Mais il faudra plus qu'un héros des temps anciens ou à venir pour que je daigne poser la main sur l'épée que vous m'offrez.

─ Mais que vous faut-il donc ? s'exclama l'homme, sorti subitement de ses gonds.

─ Cela ne peut se donner par la popularité, la force, le courage, l'intelligence ou même la beauté. Sachez que ce que je recherche chez un homme est le don qu'il peut faire de lui-même. Je n'ai que faire des héros et des seigneurs, riches et vaniteux. Je veux un homme qui m'aime.

Elle tourna les talons et rentra chez elle. Le héros resta abasourdi. La foule qui l'avait suivi demeura silencieuse. L'homme enfourcha lentement sa monture et s'éloigna au trot, habité d'une profonde tristesse. Derrière lui, il entendit des murmures dans la foule.

Le lendemain matin, au lever du soleil, notre héros n'était pas encore rentré chez lui ; nul serviteur, nul paysan, nul serf ne savait où il était. On le chercha partout dans la cité, car une grande fête avait été préparée en son honneur, mais personne ne le trouva. Soudain, un cri de panique retentit des murailles et les cloches de la cité sonnèrent haut et fort.

─ Aux abris ! Tous aux abris ! Un dragon est tombé sur nous !

Et cela était bel et bien vrai. Dans un vacarme assourdissant qui couvrit celui du tocsin, une partie des murailles s'écroula. Des langues de feu jaillirent de la brèche ainsi formée et vinrent lécher les murs des maisons environnantes, gravissant leurs façades et dévorant plantes et êtres. Une gigantesque masse aux reflets dorés pénétra dans la ville et ravagea bon nombre de demeures. L'énorme dragon se mit à marcher au milieu des habitations, tuant et détruisant tout sur son passage.

La demoiselle sortit précipitamment de chez elle. Elle n'avait pas pris part aux recherches ce matin-là et était demeurée à la maison. Elle n'avait fait que quelques pas lorsque, dans un bruit aussi puissant que la foudre qui couronne les Monts Noirs, son logis s'écroula derrière elle, révélant la présence de la bête. Elle poussa un cri de terreur et tenta de s'enfuir, mais le dragon la vit et il se mit en chasse. Il fit voler un mur en éclats, projetant des pierres partout, et la jeune fille en reçut une sur les jambes, ce qui la fit trébucher. Alors que le dragon s'apprêtait à abaisser ses mâchoires énormes sur elle, un écho retentit. Un claquement de sabots s'intensifia et les habitants se mirent à crier bien fort, en chœur, le nom de leur héros. Son cheval blanc jaillit soudain de l'arrière d'une maison effondrée et il vint, galopant, s'interposer entre la bête et la dame. L'homme portait son armure et son heaume, ainsi que son étendard. Il avait ajouté un tissu blanc au centre duquel s'épanouissait une tulipe. Il tenait de la main droite son épée magique et il portait son grand bouclier au bras gauche. Le héros bondit de son coursier en plein galop et, percutant le corps du dragon, il l'entailla profondément de son épée. La créature poussa un cri terrifiant et l'homme se mit à asséner des coups sur ses solides écailles. Il l'atteignit à la base du cou et il lui entailla la peau si profondément que le dragon s'effondra en geignant. Dans un ultime spasme, l'énorme bête cracha du feu et balança avec une vigueur redoublée sa patte avant. Le héros para le feu à l'aide de son bouclier mais les griffes le lacérèrent et il fut projeté contre une maison. Ainsi tua-t-il le dragon. Mais il ne put savourer sa victoire, étendu sur les gravats de la façade qui s'était écroulée. La dame, accourut alors à ses côtés. Elle pleurait à chaudes larmes devant le sacrifice du seigneur. Elle avait finalement eu ce qu'elle attendait. Quelqu'un s'était sacrifié pour elle. Alors qu'elle pleurait sur le corps inanimé de l'homme, un pâle sourire se forma sur les lèvres de ce dernier et une larme vint mouiller son œil. Il avait réussi, il était dans les bras de la femme qu'il aimait et il était plus heureux qu'il ne l'avait jamais été. Puis son sourire s'effaça. Il était mort.






Félix



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