L'écrivain et la lecture

L'écrivain et la lecture

J'ai publié, la semaine passée, et en toute naïveté, la liste de mes lectures du moment, mentionnant au passage que je ne lisais pas autant que je le voudrais et que je préférais prendre le peu de temps que j'avais à écrire plutôt qu'à lire. Je remercie ceux qui ont pris le temps de lire cet article et de répondre !

Ceci dit, on m'a reproché le ridicule de mon approche, à savoir qu'il était impensable et déplacé qu'un écrivain donne aussi peu d'importance à la lecture. La discussion subséquente m'a permis de constater que j'avais été un peu vague quant à ma conception de la lecture et de son importance pour l'écrivain. Il n'y a pas de mal, l'omission était mienne, et à vrai dire, je suis heureux que cette discussion ait eu lieu. Cela me donne l'occasion de développer, aujourd'hui, et de façon plus précise, au sujet de la place qu'occupe la lecture dans ma vie. Je vous invite cordialement à lire l'intégral de cette publication. La réflexion qui sous-tend mon approche est ancrée dans le réel, et j'espère apporter avec elle un éclairage nouveau au parcours artistique et à sa place dans nos sociétés. Car c'est invariablement de cela dont il est question.

Je tiens à préciser d'emblée qu'il s'agit de ma vision très personnelle de la chose et que personne n'est tenu d'y adhérer (ce qui devrait toujours être le cas ; personne ne possède la Vérité infuse). Stephen King lit, bon an mal an, environ 80 livres, et la liste des lectures d'Hemingway a de quoi donner mal aux yeux. Mon approche est différente. À une époque où le contenu narratif n'est, de toute façon, plus confiné au support littéraire, l'écrivain peut glaner de la matière à une foule d'endroits auxquels King, dans sa jeunesse, et tous les auteurs des siècles passés n'ont jamais eu accès (je pense au jeu vidéo, à la BD, au cinéma et aux diverses présentations télévisuelles, etc.). Mais ce n'est là que la pointe de l'iceberg.

Allons-y donc. La discussion a gravité autour d'arguments précis auxquels je tâcherai de répondre. En voici la liste :

- Un écrivain doit obligatoirement être un grand lecteur.

- Un écrivain québécois doit lire du québécois ; il appartient à une communauté et doit s'inscrire dans celle-ci.

- Un écrivain doit se créer du temps pour lire ; c'est absurde de prétendre ne pas avoir le temps de lire, quand bien même on aurait des enfants et on serait occupé.

- La lecture constante est, pour l'écrivain, une forme de formation continue ; l'écrivain qui lit peu, donc, se priverait de cette formation et, à ce que j'en comprends, soit ne pourrait pas s'améliorer, ou même verrait son talent péricliter.

En gros : Un écrivain qui ne lit pas beaucoup, ça n'est pas sérieux et ça ne mérite pas le nom d'écrivain.

Je suis demeuré perplexe devant cette définition. Je tenterai donc de répondre à la question suivante : quelle place la lecture occupe-t-elle dans mon processus de création, et pourquoi suis-je à ce point décomplexé d'avouer que je lis moins que je le devrais ? Notez que je lis bel et bien régulièrement, et sans doute davantage que la grande majorité de la population. Et sachez que, si les circonstances de mon quotidien venaient à prendre une tournure pour le mieux, la lecture occuperait une place beaucoup plus grande dans celui-ci. Seulement, lorsqu'on parle de la quantité de lecture respectable pour un écrivain, je semble tracer la ligne bien en deçà de ce qui est attendu d'un artiste de ma discipline.

On ne peut tout lire et tout connaître - L'importance des lectures complémentaires

Partons donc d'un constat premier : on ne peut tout lire et tout connaître. Pour cette raison, et peu importe le volume de vos lectures et de vos apprentissages, il existera toujours des zones d'ombre dans votre savoir. Cette idée est simple, mais essentielle dans le cas qui nous occupe, puisqu'elle amène une question : sachant que tous les écrivains n'ont pas la même culture littéraire et que, chacun ayant différentes formes de savoir, il n'existe qu'une infime portion de connaissance qui leur soit commune à tous, quel est exactement la nature de ce savoir commun ? Car c'est cette connaissance, assurément, qui fait de ces artistes des écrivains.

Peu importe la nature de cette connaissance (il est difficile de lui accoler un nom ; est-ce la faculté de mettre des idées en mots ? la faculté de lier des thèmes humains ? la faculté de gérer un ensemble d'éléments narratifs ? est-ce autre chose ?), une chose est sûre : ce doit être un élément qui soit accessible dans toute culture, à toute époque, et qui doit se retrouver dans à peu près toute oeuvre littéraire, puisque le bagage de chacun de ces artistes est différent.

Sachant cela, on peut donc admettre que tout livre qui se respecte contient les ingrédients fondamentaux, en quantités variables, nécessaires pour créer un écrivain.

Partant de cette déduction, on peut également inférer que l'important n'est donc pas, pour un écrivain, d'accumuler les lectures aléatoires, mais celles qui viennent complémenter son arsenal, ou sa collection d'ingrédients. Si un livre vous donne l'ingrédient A, vous voudrez ensuite lire le livre qui vous donne l'ingrédient B, et non pas celui qui donne à nouveau l'ingrédient A.

Nous pouvons prendre pour acquis, ici, que les grands classiques et les oeuvres phares sont riches en ingrédients, et que, inversement, les oeuvres médiocres en sont pratiquement dénuées.

Conclusion : l'écrivain ne naît pas de la quantité d'oeuvres qu'il a lues, mais de la complémentarité de celles-ci. Un grand volume de lectures va, à la longue, toujours entraîner une certaine richesse d'ingrédients, mais jamais autant qu'une sélection judicieuse et qualitative dès le premier abord.

En clair : Ce n'est pas le nombre de livres lus qui crée l'écrivain, mais la quantité de matériel tiré de ces mêmes livres.

Pensez à la gamme musicale. Chacune débute sur une de treize notes différentes. Ce qui assure l'harmonie de la gamme, ce n'est pas l'accumulation, à l'aveugle, des notes subséquentes, mais bien la complémentarité de celles-ci. Dans la gamme majeure, Do Ré Mi Fa Sol La Si Do, c'est harmonieux ; Do Do# Ré# Mi Fa La La# Do, ça ne l'est pas. Les êtres humains sont identiques. Ils suivent la gamme propre à leur point d'origine et à leur ambition.

Consommation et création - Les deux facettes de l'expérience artistique

Écrire et peindre sont des arts ; lire un livre et observer des toiles, sont des expériences. Une connaissance de l'expérience est primordiale pour l'artiste, mais l'expérience ne crée pas l'art. C'est la technique qui crée l'art. Or, le coup de pinceau, comme le coup de plume, ne s'apprend qu'à l'usage.

Une fois le coup de pinceau maîtrisé, le peintre continue-t-il à errer dans les musées ? Un peu, oui. Mais il se met surtout à peindre autre chose. Des représentations du réel, de vraies montagnes, de vrais fruits. Puis, au plus haut degré, il peint ce qui lui trotte dans la tête. Il met une image sur un concept abstrait. Cette technique prend naissance dans le musée, certainement, mais seulement dans le but avoué de s'en affranchir.

Le livre est identique.

TOUT PARCOURS D'ÉCRIVAIN PREND NAISSANCE DANS LE LIVRE.

Imaginez des néons fluorescents enguirlandés autours de ces majuscules. On naît écrivain entre deux couvertures.

Mais ensuite, le livre devient secondaire. La structure est répétitive : tout livre suit le schémas actanciel. Les thèmes sont répétitifs : tout livre aborde des thématiques humaines. Les syntaxes et le vocabulaire sont répétitifs : tout livre utilise des syntaxes et des usages délimités par la langue. Que reste-t-il ensuite ? Des ingrédients. Leur mélange est parfois unique, parfois surprenant, mais ils demeurent en général les mêmes. Alors une fois les ingrédients ingérés, pourquoi se borner à ne puiser que dans les mêmes recettes ? L'univers est plus grand que tous les livres du monde. Il y a des saveurs, à deux pas de vous, qu'aucun livre encore n'a cherché à décrire. Si vous ne voyez que par le prisme du mot écrit, comment pourrez-vous les découvrir ? Et si vous ne pouvez rien découvrir qui n'ait déjà été dit, quel genre d'écrivain tiède êtes-vous ? L'important n'est pas que la recette soit particulièrement savoureuse, mais bien qu'elle soit authentique. Sinon, pourquoi lire des récits de voyage ? Pourquoi lire des défricheurs, comme Homère ou Hugo, comme Miron ou Laferrière ? Pourquoi lire Rimbaud ? Pourquoi lire Anne Frank ? «Ouin, Anne Frank est pas mal moins bonne que Stephen King, elle a vraiment beaucoup moins lu.» Quelle ânerie ! L'intérêt d'Anne Frank est ailleurs. L'intérêt de chaque auteur est ailleurs. Aucun vrai écrivain n'existe dans un vase clos. Il n'y a de vérité, dans le livre, que lorsque la page devient un entonnoir pour le réel. Si la page ne mène qu'à une autre page, d'un autre auteur, vous n'êtes pas écrivain, vous n'écrivez pas. Vous faites du pastiche.

Et il y a (il y a toujours eu) une surabondance de pasticheurs.

Sur la pollinisation des savoirs

Ce qu'Einstein nomme le "combinatory play" (le jeu combinatoire, faute de meilleure traduction), la pollinisation des connaissances, c'est ce qui crée tout l'intérêt du matériel créatif et de l'artiste. Il n'existe aucun mérite, ni aucun amour, ni rien de valable dans un art qui se cloisonne. L'art est une ouverture, non une prison. Il laisse entrer ce qu'on y met, et il meurt si on ne le nourrit, nuit et jour, que du même grain.

Voilà pourquoi je ne crois pas à la nécessité de "lire à tout prix" pour l'écrivain. Le lecteur peut le faire. Il le peut, car c'est la définition même de son activité. Il aime la littérature. Mais l'écrivain est un artiste. Pour lui, c'est "l'art à tout prix". Il se trouve seulement à pencher, dans le vaste spectre des possibles, du côté du mot écrit.

Je fais souvent cette comparaison : il ne faut pas confondre le viniculteur et le sommelier. Ou bien l'athlète olympique et le sportif de salon. Il arrive que l'on retrouve les deux pendants chez un seul individu, mais généralement, ils sont mutuellement exclusifs. Le fait d'être un grand lecteur ne fait pas automatiquement de vous un écrivain. C'est tout simplement un mythe, entretenu, d'une grande part, par le fait que ceux qui nous apprennent à écrire, à l'école, sont en grande partie des diplômés de littérature, ou de linguistique. «Je vais à mon cours de Français.» Ça vous dit de quoi ? Un mot-valise auquel on associe, pêle-mêles, une série d'habiletés qui, si elles ont toutes un rapport avec l'usage de la langue, sont généralement plus universelles que la langue française elle-même. Pourquoi cela ? Parce que notre conception de la langue est simpliste et ne correspond aucunement à la réalité. Nous donnons à la même personne la tâche de nous apprendre la linguistique, la lecture, l'appréciation littéraire et la rédaction. Nous confondons les quatre, alors qu'un linguiste n'est pas un écrivain, et qu'un lecteur n'est pas un écrivain, et qu'un prof de littérature n'est pas un écrivain. Idéalement, un linguiste devrait nous enseigner la grammaire et la syntaxe, un lecteur spécialisé devrait nous enseigner la lecture et la compréhension de texte (pour être honnête, ce serait un domaine fort pointu et étrange...), un diplômé en littérature devrait nous enseigner l'appréciation littéraire, et un écrivain devrait nous enseigner à écrire. Ce n'est pourtant pas le cas. Et c'est peut-être bien ainsi ; ce serait ajouter une complexité inutile à un apprentissage qui est à la fois essentiel et dévalorisé .

Mais il ne faut pas tout amalgamer pour autant. Le centre de l'écrivain est l'écriture, et le reste des expériences viennent s'y greffer. La lecture, oui, mais la musique également, et le dessin, et le conditionnement physique, et la cuisine, et le décès d'un proche, et les embûches, et les amours, et tout le reste.

L'authenticité - Clé de voûte du processus artistique

Prenez Miron. Une flopée de poètes québécois, depuis des décennies, pastichent Miron. L'Homme rapaillé est un monument, et une lecture quasi-indispensable. Mais les centaines, les milliers d'autres poèmes et recueils qui suivent dans ses traces ? Bof. J'ai lu et adoré L'Homme rapaillé, je n'ai pas besoin de le relire au travers de cent autres auteurs.

Tous les classiques ont créé ces affluents d'oeuvres similaires, voire identiques. Avant Tolkien, très peu de Fantasy. Après ? Oulà...

On n'y échappe pas, évidemment. À un moment ou à un autre, nos textes ressemblent à certaines choses que nous avons lues et absorbées. Mais le but devrait être de s'extirper de cette culture du pastiche, non de s'y caler. Si vous avez lu l'Horloger, vous pouvez aimer ou non, mais une chose est sûre, il y a une bonne dose d'éléments là-dedans qu'on ne trouve nulle part ailleurs. Ou du moins, pas traités de cette façon. Et c'est ce qui agace le lecteur, assurément : l'incapacité inconfortable de ne pouvoir catégoriser quelque chose.

Eh bien, tant pis ! Je me fais un point d'honneur de n'appartenir à aucune catégorie. À bien y réfléchir, c'est probablement ce qui me nuit à court terme. Mais le court terme, je m'en moque. Dans cinquante ans, mes texte auront un caractère unique, mon sang, mon ADN. Souvenez-vous en bien: Il n'y a aucune honte à vivre dans l'authenticité. Cette honte, elle est culturelle et sociale. Elle est un fardeau imposée à l'artiste qui ne répond pas aux conventions. À l'artiste, surtout, qui refuse de jouer les bouffons. Mais vous n'avez pas à le porter, ce fardeau. Vous pouvez le jeter aux pieds de ceux qui vous l'imposent et leur rire au nez. C'est ce que je fais.

Le monde artistique actuel mise énormément sur le narcissisme et sur le "vendable". Les artistes qui aiment à se voir en photo, qui aiment à se produire devant un public, qui aiment à se vendre, ceux-là dont l'objectif est une affirmation de leur amour propre, ces artistes l'ont facile par les temps qui courent. Le public tend à confondre narcissisme et confiance en soi. Pourtant, si un artiste ne pense qu'à se donner en spectacle sans avoir rien de substance à ajouter à la discussion, peut-on réellement parler d'art ? Et inversement, l'artiste qui, absorbé par sa quête, se fiche de savoir si on aimera ou non son oeuvre, se fiche d'inscrire son nom dans une case, cet artiste qui cherche non pas les acclamations à tout prix, mais la liberté à tout prix, quel est sa place ? J'aimerais en voir davantage de ces artistes. Ils se font rares.

La réalisation de l'écrivain passe par le mot écrit, non le mot lu

La récompense : centre de mire de nos instincts.

Lorsqu'une activité X est accomplie avec succès, notre corps produit de la dopamine, ce qui nous met dans un état de plaisir et nous incite à reproduire l'activité en question. Mais le corps ne fait pas vraiment la distinction entre une activité inutile (une victoire dans un jeu vidéo) et une activité utile (assommer le lion qui voulait vous manger).

Comme nous sommes tous profondément dépendants de notre production de dopamine, nous orientons constamment nos vies en fonction de ce qui nous en procure un maximum en échange d'un minimum d'effort.

Où est-ce que je m'en vais avec ça ? Tout créateur sérieux a compris depuis longtemps une chose capitale au niveau de son sentiment d'accomplissement : le génie consiste à forcer notre corps à attribuer une réaction de type "récompense" aux activités productives, non aux activités plaisantes. En clair, plus c'est difficile, plus c'est dense, plus ça me sort de ma zone de confort, et plus je tripe. Inversement, si l'activité est facile, je m'emmerde royalement.

Tout cela pour dire qu'il existe une réalité que je nomme le "biais du spectateur", et qui est un peu liée à mon exemple de sommelier/viniculteur mentionné plus haut. Parce qu'il a goûté un très grand nombre de vins, le sommelier aura souvent l'impression d'être un expert et de pouvoir dire au viniculteur quoi faire ou ne pas faire. Le sportif de salon fait de même envers les athlètes. Et le lecteur, envers l'écrivain.

Et dans tous les cas, les trois sont à côté de la track.

Le "spectateur" reçoit son kick de dopamine lorsqu'il consomme une expérience (boit du vin, regarde une partie sportive, lit un livre), alors que l'exécutant (le créateur) reçoit son kick lorsqu'il exécute (ou crée) cette expérience (presse et embouteille du vin, joue un match, écrit un livre).

Un exemple ? Leo Fender, le créateur des célèbres guitares Fender, était incapable de jouer de la guitare.

Le talent de création est totalement indépendant de la capacité d'appréciation (dans le cas de Fender, impossible pour lui de savoir, en y jouant un morceau, si ses guitares étaient réellement de qualité). Et inversement ; mon père joue de la guitare depuis plus d'une trentaine, voire une quarantaine d'années, et je serais curieux de savoir s'il a la moindre idée de comment créer un instrument de qualité.

Un autre exemple : vous connaissez la formidablement talentueuse actrice Tilda Swinton ? Elle a joué, entre autres, la sorcière blanche dans les Chroniques de Narnia. C'est une artiste accomplie et très impliquée socialement. Qui douterait de son talent ? Eh bien, voici ce qu'elle avait à dire à propos du théâtre : «I'm not one of those performers who says the theatre is my great love. It really isn't. I'm not really interested in the theatre at all to be honest. I don't go to it. I find it really boring.» [Je ne fais pas parti de ces acteurs qui affirment que le théâtre est mon grand amour. Il ne l'est vraiment pas. Je ne suis pas réellement intéressée par le théâtre, pas du tout pour être honnête. Je n'y vais pas. Je trouve ça ennuyant.]

Et pour finir en beauté, imaginez seulement Paul Houde dans un match de hockey de la LNH qui n'impliquerait pas Louis Saia. Pas sûr de l'utilité de sa mémoire encyclopédique face à des sportifs de haut calibre prêts à tout pour gagner.

Confondre le talent de création et la capacité d'appréciation, en somme, est extrêmement dangereux puisqu'il crée une fausse impression de contrôle. On croit comprendre comment fonctionnent les choses, alors qu'il ne s'agit que de notre "biais de spectateur" ; sans connaissance technique précise, le fond nous échappe.

L'état de création de l'écrivain est nommée flow, en anglais. Un état de fluidité que tout créateur cherche à obtenir, car c'est à ce moment que nos capacités intellectuelles s'accordent à la tâche en cours d'exécution, nous procurant cette sensation de fluidité, de compréhension totale et d'harmonie avec notre oeuvre. Steven Kotler mentionne, dans ce vidéo, certains résultats de recherche sur le flow state, et il est intéressant de noter ce qu'il dit vers la fin de la capsule : pour réellement développer une compréhension de la façon dont fonctionne un moulin, il ne suffit pas de lire sur le sujet, mais d'impliquer un maximum de sens : il faut se rendre dans le pré et en construire un par nous-même. Cette image est tout à fait exacte. Et c'est ainsi que l'écriture fonctionne : son apprentissage est multi-sensoriel, et transcende la simple transition d'une connaissance lue vers une vérité écrite. Il ne suffit pas de lire pour savoir écrire : il faut bâtir des tonnes de charpentes de textes, écrire des milliers de vers, rédiger des centaines d'histoires. Ce n'est qu'au travers de cet exercice que la fluidité et la maîtrise naissent. La lecture n'a rien à y voir, sauf peut-être, parfois, pour nous donner un semblant de matrice qui, du reste, ne survit que rarement à l'exercice.

Un écrivain est un être humain, prisonnier de sa propre réalité

À tous les arguments mentionnés plus haut, j'en ajouterai un dernier, sans doute le moins sexy, mais aussi, tristement, le plus collé à la réalité.

Lire est un luxe.

Il faut du temps et il faut de l'argent pour lire. Et dans mon cas, je n'ai aucune marge de manoeuvre pour m'acheter des livres (ni de la musique, ni aller au théâtre, ni même sortir prendre un café, en général). Je ne lis donc que ce qui me tombe sous la main ou ce dont je suis persuadé de la qualité. Je me souviens, avant d'avoir des enfants, de l'époque où je croyais n'avoir ni temps ni argent. Belle illusion. C'est ce qu'on croit, n'est-ce pas ? Quand on est à l'université, qu'on a un emploi à temps partiel ou des activités hors curriculum. Et c'est sans doute vrai, on n'a jamais assez de temps dans la vie. Mais les enfants, ça vient bouffer tout le pas-de-temps que vous aviez déjà à peine. Et la pauvreté, ça vient avaler tout le pas-assez-de-sous qui vous irritait. Et de "ouin, je suis ben serré coudonc", vous passez à "fuck, j'ai 9$ en banque, je dois payer la garderie, faire une épicerie, et trouver le temps de plugger l'équivalent de 8 heures de travail dans les 30 minutes que j'ai avant d'aller me coucher...".

Et je refuse, catégoriquement, violemment, viscéralement, que cette situation m'empêche d'être écrivain !

Je peux vivre avec l'idée de lire moins. Mais ne pas écrire ? C'est irréel. Je ne le conçois même pas. Le sens de ma vie y réside. Au diable si j'aurai moins lu que je le souhaitais à la fin ; j'aurai à tout le moins écrit autant que j'aurai pu.

Je lisais justement, pas plus tard que ce matin, un article dont l'auteur déclarait avoir lu, cette année, 198 ouvrages. C'est assez intense. Et je suis heureux pour lui. Mais il faut comprendre que cela implique un emploi du temps diamétralement opposé du mien, autant du point de vue de l'ambition que de la possibilité réelle. Si vous avez le temps de lire 198 ouvrages, vous n'avez pas le temps d'en écrire 1. Et si vous avez le temps de lire 198 ouvrages ET le temps d'en écrire 1, vous avez un contrôle de votre horaire qui, j'espère que vous le réalisez, fait de vous, à proprement parler, un bourgeois. Il n'y a pas d'autre mot. Sachant que je n'ai pas la moindre minute à moi avant 20h du soir, pas une minute, du dimanche au samedi, comment suis-je censé plugger 198 ouvrages dans mon année avec ce genre d'horaire ? Et même 100 ? Et même, 50 ? Je devrais retrancher du temps à mon sommeil simplement pour satisfaire un mythe, une conception sociale voulant que les écrivains lisent tout le temps ? Ce n'est pas par hasard qu'un grand nombre d'artistes passés soient issus de l'aristocratie et de la bourgeoisie : il s'agit du seul mode de vie qui permette qu'on puisse passer des heures à une activité aussi improductive (monétairement parlant) que la lecture. André Gide, dans son Journal, l'avoue : jamais il n'aurait pu s'adonner ainsi à l'écriture et à la lecture s'il avait eu des préoccupations d'ordre pécuniaires.

Dans un cours de littérature suivi à l'automne 2011, un auteur québécois anciennement professeur au département de littérature de l'Université Laval, était venu faire une allocution en classe. Monsieur Hans-Jürgen Greif. J'ai adoré son propos général, mais ce qui m'a refroidi a été son discours au sujet de la lecture. Il déclarait lire de 4 à 5 heures par jour, et que ce volume de lecture était essentiel à l'émergence d'une belle plume. J'admire une telle dévotion, mais sérieusement ? 4 à 5 heures par jour ? J'ai de la difficulté à passer 2 minutes à travailler sans me faire gosser pour toutes sortes d'affaires (change la couche, ouvre la banane, «arrête de courir !», «lâche ta soeur !», «non, je le sais pas pourquoi le requin ouvre sa gueule sur la photo !», met l'émission, enlève l'émission, etc.), je suis en plus censé trouver magiquement 4 heures à mettre à la lecture (juste en écrivant ce paragraphe, j'ai dû m'interrompre, sans blague, à peu près 10 fois) ? C'est insultant. Et ça prouve l'embourgeoisement ahurissant du monde littéraire. Il faut apparemment être solitaire, avoir son petit temps à soi, avec une camomille sur le coin de la table, avoir une femme de ménage et une gardienne sur appel 24h/24, avoir un conjoint ou une conjointe compréhensif-ve (ou être célibataire - autrement, c'est l'éternel carrousel des frustrations parce que, hey, quelqu'un qui lit 4-5 heures par jour en plus de tout le reste, ça interagit pas ben ben), avoir évidemment un emploi axé sur les Lettres... C'est pas mêlant, on croirait qu'il est interdit à quelqu'un de condition modeste d'avoir la moindre ambition littéraire. Et la vie, elle ? Quand est-ce qu'on la vit ? Je veux dire, c'est formidable de lire autant, mais c'est aussi un peu vivre par procuration. Qu'écrit-on, je me le demande, quand on ne fait que lire, quand on ne laisse soi-même aucune place pour le sang des jours dans nos veines ?

À ce stade, le poème so you want to be a writer ? de Bukowski est éloquent de vérité et très en harmonie avec les vibrations qui me chatouillent sur le sujet. Et son autre poème, air and light and time and space, tant qu'à faire. Je n'adhère pas entièrement à la vision extrême et désincarnée de Bukowski ; on ne peut se soumettre constamment aux aléas de notre destin et de nos conditions, et on ne peut considérer quelques échecs le long de notre route comme autant de preuves que nous ne sommes pas "élus" et que l'écriture, en fin de compte, n'est pas notre place. C'est donner trop de puissance à l'imprévisible et à la chute occasionnelle qui vous brise les os. Ceci dit, ces poèmes ont le mérite d'être clairs : on écrit par pulsion, on écrit par nécessité, on écrit parce que c'est ce que nous sommes. Bukowski dit bien qu'on écrit et qu'on trouve le temps pour écrire peu importe s'il pleut des obus ou si le monde s'ouvre en deux pour aller embrasser le ciel dans un flot de destruction. Il dit bien ÉCRIRE. Pas à un seul endroit, ici, il ne parle de lire.

Voilà ce que j'avais à dire sur la place qu'occupe la lecture dans mon processus créatif. Ou du moins, voilà ce que je peux exprimer sur le sujet en si peu de mots. Je trouvais important de m'étendre sur ces explications; l'apprentissage et la maîtrise ne surviennent pas par osmose, elles nécessitent plutôt une méthode, un dévouement et une ouverture d'esprit dont l'effort semble en rebuter une majorité. Après tout, il est effectivement plus simple de croire que plus on lit, meilleur on sera à l'écriture, et qu'une immersion dans le bassin des Lettres vous imprégnera d'une sorte d'aura d'écrivain. Mais la vérité est toute autre. Et c'est ainsi pour tous les domaines. Compresser la réalité en quelques mots, en quelques notes, en quelques couleurs, voilà tout le coeur, en somme, de la mission de l'artiste. Il n'y a rien d'autre. Rien.

Tout ceci ayant été exposé, maintenant, et dans le cadre délimité par les divers arguments mentionnés plus haut, je peux affirmer que la lecture est effectivement pour moi une activité capitale. Jamais je ne dénigrerai son importance. Comment le pourrais-je ? Aussi, je me permets de faire suivre cette présentation par quelques recommandations sur la façon dont la lecture devrait être intégrée à la vie et au processus créatif de l'écrivain.

Mise à jour du 20 décembre 2016 : En somme, l'écrivain doit mettre du temps de côté, chaque jour, pour sa formation personnelle. C'est indispensable, et c'est ce que je fais. Il est simplement irréaliste de croire que cette formation passe exclusivement par la lecture. (Comment dire en 3 phrases ce qu'on a mis 5000 mots à développer...!)

 

GUIDE DE LECTURE POUR L'ÉCRIVAIN

Après ces longues explications qui frisent l'essai (sans y prétendre), voici mes recommandations sur la façon, pour l'écrivain, d'aborder la lecture. Encore une fois, ce sont mes propres conclusions, suivant ma propre méthodologie. Gardez l'esprit ouvert.

- Tout d'abord, vous avez choisi l'écriture, non la lecture. Assumez ce choix, et comprenez que le but de vos lectures n'est pas le plaisir, mais l'étude sérieuse d'une technique. Ça ne vous empêche évidemment pas de retirer un plaisir et une satisfaction à lire, mais si ce plaisir ne se transfert pas à votre plume, vous n'êtes pas sur la bonne voie.

- Lisez beaucoup. (!)

- Considérez la "Lecture Rapide" (Speed Reading), et tout ce qui s'y rattache, comme la plus stupide invention du siècle. Sérieusement. Si la lecture revêt réellement une importance à vos yeux, prenez donc le temps de vous y consacrer pleinement. Il n'y a pas course. Il n'y a pas de lauriers. Il n'y a que vous et le livre. Attachez-vous à chaque mot. Un livre mal lu est une perte de temps que je ne m'expliquerai jamais. Et un manque de respect flagrant pour le créateur, ce qui, en tant qu'écrivain, devrait vous insulter d'autant plus.

- Apprenez à analyser chaque page d'un livre ; relisez la plupart des phrases deux fois. Ceci est capital. Une première lecture pour suivre la narration, et une seconde pour décortiquer. Entraînez-vous à visualiser chaque page sous différents filtres ; je peux faire ressortir d'un seul coup d'oeil, en général, tous les éléments qui m'intéressent dans une page de texte, en constatant leur positionnement et leurs interrelations. Tous les noms, par exemple, ou tous les adjectifs, toutes les phrases courtes, tous les agglomérats d'intensité narrative (les moments forts), toutes les propositions actives, les passives, etc. Tout cela doit vous sauter aux yeux comme si vous y aviez mis du surligneur. Puis, vous analysez la construction et tentez quelques déductions logiques sur le fonctionnement de la narration, sur l'intention de l'auteur, etc.

- Cherchez constamment à lire en dehors de votre zone de confort. Lisez des oeuvres qui ont façonné l'architecture littéraire de notre civilisation (parce qu'elles sont formatrices et, souvent, relativement ardues). Lisez des oeuvres qui sont passées inaperçu (parce qu'elles recèlent parfois des gemmes inédites et, souvent, se trouvent en porte-à-faux avec la culture qui les a vu naître). Visez la croissance totale et sans appel, non la complaisance.

- Lorsque nécessaire, prenez des notes dans les marges ou dans un document séparé. Utilisez des languettes (style Post-it) pour vous référer rapidement aux pages. Personnellement, je déteste écrire dans un livre, j'ai l'impression de souiller un objet sacré ; j'écris plutôt mes impressions dans un document à part ou dans mon journal personnel. J'ai également une liste de lectures que je tiens à jour et où je note et décris brièvement chaque livre lu.

- Après lecture, prenez toujours un moment pour songer aux raisons qui font de ce livre un succès (ou un échec). Quels morceaux ressortent du lot, quels morceaux auraient pu être escamotés ? Comparez l'oeuvre aux autres oeuvres du même auteur. Comparez l'oeuvre à d'autres oeuvres éloignées (qu'est-ce qui rapproche, par exemple, Le comte de Monte-Cristo et Harry Potter, ou bien La légende de Perceval et L'énigme du retour ?) Qu'est-ce qui crée l'émotion dans tous ces cas ? Qu'est-ce qui crée l'intérêt ? Etc.

- Enfin, prenez le temps d'échafauder vos propres théories à partir des conclusions tirées de vos lectures. Développez une orientation à votre technique et testez la validité de ces idées à la fois par la lecture de nouvelles oeuvres et pas l'écriture de nouveaux textes qui prennent en compte ces théories. Notez les bons coups ; notez les échecs. Jetez ce qui ne fonctionne pas, ou modifiez-le. Visez (et vous ne l'atteindrez jamais, mais ce serait ultimement votre objectif) une compréhension totale de la Vérité de l'écriture.

Si vous suivez ces simples règles, chaque livre vous apportera un maximum de matériel destiné à enrichir vos créations littéraires. Un bon bagage de lecture est indispensable, mais si ce bagage se résume à des piles de livres dont vous n'avez rien retiré, vous n'avancerez pas. Misez toujours sur la qualité, non sur la quantité. Un classique littéraire ou un livre très bien écrit en valent vingt ou cinquante de qualité médiocre. Même chose pour un livre lu avec une attention portée aux détails et avec l'esprit ouvert et alerte.

L'écriture, enfin, n'est pas une activité hédonique. C'est une discipline stoïque. Tous les arts, en fait, sont à des milles de l'hédonisme lors du processus de création. Le plaisir réside dans l'expérience qui en résulte, non dans la torture du façonnement. Tout artiste vous le dira, du plus sérieux au plus laxe ; le moment de création contient sa part d'abnégation, de sueurs et de crises de trichotillomanie. Mais lorsque le bon mot est trouvé, la bonne note plantée à sa place sur la portée, la bonne couleur déposée, avec soin, sur le canevas, dans ces rares moments d'exaltation je mets n'importe quel hédoniste au défi de trouver plus grande source d'euphorie.

Félix


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