Mon mot / ton mot ; la problématique de la charge signifiante

Mon mot / ton mot ; la problématique de la charge signifiante

Tout d’abord, plusieurs d’entre vous ont déjà téléchargé et feuilleté « Se donner le droit d’écrire », et si c’est votre cas, je vous remercie chaleureusement !

Ce n’est là, cependant, que le début d’une réflexion.

Le thème que j’aborderai aujourd’hui vise à aller un peu plus loin dans la matière et dépasse ce dont il est question dans le guide. Notez que je n’ai pas étudié la linguistique (même si j’ai passablement étudié les langues mortes et les langues vivantes) et que la terminologie que j’utilise nécessairement pour départager les différents éléments du langage est, par conséquent, la mienne.

Je parlerai aujourd’hui de ce que je nomme la « charge signifiante » du mot.

Qu’est-ce que c’est ?

La charge signifiante représente l’ensemble des ramifications et significations attribuées à un mot précis pour un locuteur précis.

Le meilleur exemple que j’en ai provient d’une discussion réellement survenue entre mon frère et moi. Alors que je parlais de l’importance de la recherche de la vérité, et, par conséquent, de l’inutilité des opinions, mon frère m’interrompit en arguant qu’une opinion pouvait être vraie. Je répondis que non, il me répliqua que oui, et après des heures à s’obstiner nous avons préféré mettre fin à la discussion.

Nous n’avions, de toute évidence, pas le même sens en tête pour le mot « opinion ». Pourtant, après l’avoir interrogé, il me sembla que nous parlions de la même chose, à savoir, de l’avis qu’entretient un individu sur un sujet donné.

Pour moi, un tel avis était incompatible avec la recherche de vérité puisque, s’il y a « avis », c’est qu’il n’y a pas de « faits », autrement il y aurait « connaissance », et on ne parlerait pas d’opinion, mais bien de savoir. Pour faire un exemple simple : vous pouvez être d’avis que les pommes sont meilleures que les bananes. Il s’agit de votre opinion, fondée sur un goût personnel et non sur une donnée scientifique.

Pour lui, cependant, l’opinion était davantage liée à l’action de partager une vision sur un sujet donné, d’ajouter une sorte d’ingrédient personnel à la discussion. Donner son opinion, par exemple, sur la façon dont telle somme d’argent devrait être dépensée, ou sur l’idée que peut-être, oui, la pomme était plus nutritive que la banane. En ce sens, son « opinion » pouvait détenir une forme de vérité.

Étrange, non ? Nous utilisions le même mot, et nous étions même en accord sur sa définition, mais une simple différence dans la charge signifiante de ce mot, chez chacun de nous, empêchait que l’on se mette d’accord.

Comment cela se fait-il ?

Et surtout : cela se produit-il dans nos communications quotidiennes ? À quelle fréquence ?

Eh bien, la réponse a de quoi choquer : cela se produit en tout temps, et de façon continue.

Voyons quelles sont les principales causes de ce phénomène et pourquoi cela importe pour le travail de l’écrivain.

Le conditionnement

Chaque mot reconnu par vos yeux sur cette page a dû, tôt ou tard, être enregistré dans votre cerveau en vue d’utilisation ultérieure. Il y a d’abord l’étape du premier contact (« Sphacèle ? C’est quoi ça ? »). Puis celle de la recherche de sens (« “Tissu nécrosé en cours de détachement.”, Ah bon. »). Ensuite vient l’appropriation/répétition (« Hey, méchant sphacèle sur ton coude, ça a dû faire mal ! » « Hein ? Les selles de quoi ? »). Puis, enfin, la compétence (« Ton sphacèle. Sur ton bras. Méchant bobo. » « De quoi tu parles ? » « Ta gale. » « Ah ! Ouais, ça a fait mal. »).

Chaque mot appris passe par ces étapes. Avec l’ajout de nouveaux sens, de nouvelles subtilités, notre compréhension de certains termes s’élargit avec le temps. Ceci dit, il faut avoir été en contact au moins une fois avec ces nouvelles subtilités pour être en mesure, par la suite, de les intégrer. Pour cette raison, personne n’apprend le même mot exactement de la même façon. Pourquoi, par exemple, en parlant à quelqu’un venant de vivre le décès d’un proche, lui offrons-nous parfois nos « sympathies » et d’autres fois nos « condoléances » ? Si les deux termes sont acceptés, offrir ses condoléances est pourtant beaucoup plus précis. « Sympathiser » est franchement nébuleux, quand bien même son étymologie serait « sum- » « pathos », « subir avec ». Ne disons-nous pas de quelqu’un d’agréable qu’il est « sympathique » ? Le champ lexical attaché à ce mot est tout entrelacé de positivisme ; son utilisation dans un contexte de deuil a de quoi rendre perplexe. Ce n’est pourtant qu’une question de conditionnement. Si tout le monde autour de vous dit « condoléances », vous offrirez vos condoléances, et dans le cas inverse, vous offrirez vos sympathies. Mais que se passerait-il si deux individus, chacun utilisant un seul des deux mots précédents, étaient mis devant un texte utilisant le mot « sympathique » ou « sympathie », mais dans un sens différent que celui présenté plus haut ? Assurément, chacun de ces individus retirera des subtilités différentes de ce texte puisque le mot, à la base, possède pour eux un sens légèrement différent.

Et si chaque mot connu suivait cette règle ?

L’historique du locuteur

Chaque locuteur a son histoire. On naît dans un pays, dans une province, dans une ville, dans une famille bien précis. On naît également et on évolue au sein d’une ou de différentes cultures, entouré de différents cercles, lesquels sont parfois inclusifs, et parfois mutuellement exclusifs. Et puis, il y a le voyage, le contact culturel, linguistique, littéraire, cinématographique, pour ne nommer que ceux-là. Etc.

Notre vie peut donc être visualisée comme une multitude d’aller-retour entre différents contextes sociaux, et ces différents contextes font un usage sensiblement différent d’une multitude de termes. C’est en grande partie ainsi que les langues elles-mêmes évoluent, en créant certains régionalismes ou certaines variantes puis en creusant l’écart entre eux et la langue dite « standard ».

Concrètement, cela signifie que par pure pression socioculturelle, le pouvoir évocateur d’un mot donné sera sensiblement différent d’un individu à l’autre. Le mot « violon », par exemple, désigne un instrument de musique, mais saviez-vous qu’à certains endroits, en Acadie notamment, il désigne aussi l’épinette rouge ? Voyez-vous apparaître, alors, autour de ce mot, tout ce nouveau champ lexical, toutes ces nouvelles subtilités de langage qui vous étaient inconnues ? S’il vente très fort, un soir, on dira que le vent joue dans les épinettes ; mais maintenant, grâce à cette nuance, on peut dire que le vent joue, effectivement, du violon...

Grâce à cette idée de l’historique du locuteur, on peut déduire l’importance du vécu de certains auteurs simplement par leur utilisation du vocabulaire. Ainsi, quiconque a lu des textes de Gilles Vigneault saura que la mer et la navigation ont eu un impact significatif sur sa vie, sans même savoir réellement qui est Gilles Vigneault.

Les ramifications émotionnelles

Nous avons dit que chaque locuteur a son histoire, en tant qu’il s’inscrit dans un continuum social, sautant d’un cercle à l’autre. Mais il possède également une seconde histoire, personnelle, liée à ses émotions. Certains mots qui ne parviennent qu’à frôler un individu en mettront un autre en larmes. Pourquoi ? À cause de ses ramifications émotionnelles.

Les événements laissent, nous le savons, des traces indélébiles (ou presque) sur notre psyché. Nous savons également que les souvenirs passent souvent par des chemins détournés pour s’imposer à nous. L’odeur du sucre à la crème fera apparaître dans notre esprit le souvenir de notre grand-mère, et ce souvenir, à son tour, nous rappellera son décès, et ainsi de suite, le tout faisant boule de neige, et avant de le savoir, nous sommes réduits à l’état de motte difforme, en pleurs, et se gavant de sucre à la crème.

Toute future allusion au sucre à la crème, écrite ou parlée, vous enverra à nouveau valser dans ce petit coin de votre âme où réside, toujours, le souvenir de votre grand-mère. Et ainsi, un livre tout bête, peu inspiré, mais ayant le bonheur de contenir une courte scène à propos du sucre à la crème, viendra vous toucher profondément. « Le meilleur livre que j’ai jamais lu ! J’en braille encore ! »

L’ennui avec les ramifications émotionnelles est qu’elles sont, par leur nature, cachées. Vous pouvez être en pleine conversation avec un partenaire potentiel, tout va pour le mieux, et soudain, sans le savoir, vous utilisez LE mot qui, dans leur tête, renvoie automatiquement à leur salaud d’ex.. Ce n’est pas voulu. Et pourtant, soyez-en certain, pour le reste de la conversation cette personne fera tourner, en boucle, de bien mauvais souvenirs dans sa tête. L’historicité et le conditionnement sont relativement faciles à détecter, et en général, quelques clarifications suffisent à éclairer la discussion ; mais lorsque le problème de communication se trouve dans la charge émotionnelle du mot, c’est une tout autre histoire...

L’importance de prendre conscience de la charge signifiante

Maintenant que vous savez ce que j’entends par « charge signifiante » du mot, pourquoi est-il important d’en prendre conscience ?

Les raisons sont multiples.

Tout d’abord, parce que la charge signifiante est indispensable pour la compréhension de l’univers d’un auteur donné (et même, à plus grande échelle, de tout individu). Lorsque Prévert, par exemple, utilise le mot « oiseau », ce mot possède une charge tout à fait différente que chez, admettons, Baudelaire, ou Saint John Perse, et par le fait même, une importance différente dans l’analyse du texte. Si Perse parle d’oiseaux, peut-être ne le fait-il que de façon instrumentale, pour passer de l’image A à l’image B, alors que chez Prévert, c’est palpable, l’oiseau possède un univers qui lui est propre, qui évoque, chez l’auteur, des sentiments uniques, lesquels demeurent un mystère pour le lecteur. Faites le même exercice avec le mot « chaleur », chez Dany Laferrière et chez Nelligan. Ce mot est associé à tout un bagage d’images exotiques, de souvenir d’Haïti, de mille et une facettes de la vie chez Laferrière ; chez Nelligan, où le froid et la grisaille dominent, la chaleur est plutôt évasive, ou alors elle se trouve dans l’âtre rassurant d’une cheminée, mais elle n’évoque nullement le même imaginaire, et ne possède pas, par conséquent, la même importance. C’est la raison pour laquelle on peut difficilement analyser un auteur en n’ayant lu qu’un ou deux textes d’eux. Il faut s’approprier un corpus conséquent si on veut, à la relecture, réellement comprendre ce que l’auteur veut exprimer. Une unique lecture ne révèle jamais rien que les mots ; pour voir l’auteur, il faut relire.

Cette façon de faire ouvre ainsi la porte à une exploration de la psychologie de l’auteur. Pourquoi l’oiseau ? Pourquoi le navire ? Pourquoi 250 mentions du mot « rouge » et seulement 12 du mot « vert » ? « Rouge », assurément, possède un univers évocatoire plus riche, chez celui-ci, que « vert ». Et ainsi de suite. Cela nous oblige ainsi à mettre au placard nos propres ramifications émotionnelles, nos propres histoires, et à plonger dans autre chose, à chercher les explosions de sens là où nos propres charges signifiantes sont déficientes.

Une autre utilité pour l’auteur de la prise de conscience de ces charges signifiantes est l’habileté de mieux cerner les thèmes, les champs lexicaux et le « feeling » général qui habiteront le texte, et, le cas échéant, de les clarifier. L’écriture, alors, devient un jeu évocatoire où l’auteur cherche un équilibre entre le mot utilisé et l’image insinuée. Il y a tout un spectre de possibilités ici : certains tombent dans l’hermétisme en ne réalisant pas que la charge signifiante des termes qu’ils utilisent leur est unique, alors que d’autres, par crainte d’être incompris, diluent, étalent, et en fin de compte, généralisent jusqu’à retirer tout le pouvoir évocateur de leurs mots.

Enfin, dans notre quotidien, reconnaître que chaque individu est un univers à part entière de significations et d’images qui nous sont inconnues permet d’éviter un grand nombre de conflits. Nous possédons tous, pour un mot donné, une sensibilité différente qui doit être prise en compte lors des échanges publics ou privés. Une connaissance de la charge signifiante aide a cerner les endroits où le dialogue achoppe et, ainsi, à clarifier les intentions de chacun.

Mon mot et ton mot peuvent produire le même son et s’écrire de la même façon, mais si le sens que nous leur donnons diffère, alors la communication peut en souffrir. Veillons donc, dès le départ, à aborder, chaque fois, les mots de l’Autre, non comme des unités linguistiques partagées par tous, mais comme des petits univers à explorer.

Je tiens à terminer en remerciant chacun de vous de votre soutien et en vous avouant que la vie est très cahoteuse pour moi ces jours-ci. Par conséquent, il est fort possible que mes prochaines publications sur le blogue surviennent en dehors de leur plage habituelle, ou encore, que je saute une semaine. Il y a beaucoup d’incertitudes dans l’air, beaucoup de stress, mais j’ai espoir qu'on s’en sortira. Merci pour votre compréhension et une superbe semaine à tout !

Félix


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