La femme près de l'étang - partie 2

La femme près de l'étang - partie 2



Je conduisis un long moment dans les ténèbres. Il ne semblait y avoir que cela, les ténèbres. En travers du ciel, entre les sommets, sur la route, étendue sur la banquette arrière, dans mes yeux...

Le monde se dissimulait sous un voile étrange.

Était-ce la peur qui engluait mes sens ?

Un goût fade remplissait ma bouche. Toute ma salive s’en était allée ; j’avais l’impression d’avoir avalé une pleine bouchée de cendres. Cette seule idée me donna la nausée et j’entrepris de ravaler à répétition cette sécheresse pour tenter de m’en débarrasser. Je me souvins avoir rangé un paquet de gommes à mâcher dans le compartiment du côté passager, aussi, je l’ouvris et y plongeai la main. Une carte routière, une lampe de poche, une profusion de mouchoirs sortis de leur emballage, des crayons, du papier, des câbles pour le GPS... mes doigts nageaient au cœur de ce fouillis lorsqu’une forme noire jaillit devant la voiture !

J’écrasai les freins ; les mouchoirs, les crayons, la gomme tant désirée et déjà oubliée, tout le contenu du compartiment se déversa dans le plus grand désordre sur le siège du passager.

Le véhicule s’immobilisa. Je vibrais encore tout entier sous le choc de la surprise lorsque, balayant la route des yeux, je constatai qu’il n’y avait rien devant moi. Avais-je frappé la chose ? Il n’y avait eu aucun heurt...

C’est en jetant un coup d’œil par la fenêtre de ma portière que je la vis : la femme de l’étang, immobile sur l’accotement, ses pupilles dilatées plantées dans mes pupilles, sa bouche entrouverte. Un violent spasme me parcourut le corps : je devinais ce qui allait suivre.

Un hurlement aigu et déchirant jaillit de sa bouche, lézardant la nuit comme un éclair. Je me couvris les oreilles, mais rien n’y fit : le cri se prolongea, s’intensifia, menaça de me perforer les tympans. Dans mes yeux et dans ma tête, des étoiles naissaient et éclataient en une série de flashs aveuglants. Je ne voyais plus. Je ne pensais plus. Tout n’était que déchirement et cécité.


J’ignore comment, mais dans la panique, mon pied trouva l’accélérateur et l'enfonça puissamment. Par réflexe, j’agrippai le volant d’une main, et bientôt, zigzagant entre les lignes, je m’étais suffisamment éloigné pour retrouver un semblant de lucidité : le cri s’était éteint.

Abasourdi, à bout de souffle, je n’avais pas de mots pour ce qui venait de se produire. Qui était cette femme ? Et d’où sortait-elle ? Je devais bien être à une trentaine de kilomètres de l’auberge. Comment m’avait-elle suivi jusqu’ici ?

Et pourquoi ce hurlement effroyable ?

Quatre heures de voiture jusqu’à Galway. J’insérai en tremblant un CD dans le lecteur et mis le volume à fond. Mon corps et ma tête étaient trop ébranlés pour songer à quoi que ce soit. Ma réflexion dans le rétroviseur me fit frémir : j’étais d’une pâleur spectrale.

Je chantonnai à demi, tâchant d’occuper mon esprit à autre chose. Je ne voulais pas réfléchir. Je ne voulais pas revoir la femme de l’étang dans mon esprit. Je ne voulais pas des abîmes de ses grands yeux dans ma tête. Ni du souvenir de son cri strident dans mes oreilles. Je chantonnai donc. Et alors que je chantonnais, un haut-le-cœur me prit : la musique me donnait la nausée. Je ne saurais expliquer pourquoi, mais l’assemblage de notes, la voix, tout ce qui, normalement, me procurait un certain plaisir auditif, maintenant, me dégoûtait. Je me forçai à continuer, ignorant la répulsion, car le silence me paraissait plus effrayant encore, mais je m’étranglai subitement sur une note horrible et il fallut tout l’effort de ma volonté pour ne pas vomir à mes pieds. J’éteignis le système audio, éberlué. J’ignorais ce qui se passait, mais tout allait trop vite. Je voulais seulement atteindre Galway, sans me poser de question. Il y aurait six heures d’avion pour tenter de démêler tout ça.

Et comme défilaient, devant mes yeux, les images de l’aéroport, du vol, de Montréal, de mon appartement, l’image de Marlène m’apparut également. Et elle me sembla rayonner étrangement au milieu du dégoût grandissant que m’inspirait toute chose ; elle était lumière, elle était réelle. Elle était la veine d’or dans les ténèbres du monde. Et aussitôt, elle me manqua. Non comme nous manquent, parfois, certains objets ou certaines personnes que l’on désire. Non... Elle manquait, littéralement, à mon existence. J’eus le vif sentiment qu’elle aurait dû être à mes côtés et que ni ce voyage ni même ma vie n’avait de sens sans sa présence.

Galway. Atteindre Galway.

Peut-être Marlène accepterait-elle de me parler, à mon retour ?

Se concentrer sur la destination. Atteindre Galway.

L’appeler. Je pourrais l’appeler. Au diable les frais internationaux. Dans ma poche, mon cellulaire trépignait d’impatience. Il me fallait sa voix.


Une forme sombre passa devant la voiture ; par réflexe, je freinai aussitôt. Et alors que je freinais, mon esprit surchargé me prévint de ne pas m’arrêter, de poursuivre, de ne pas regarder par la vitre de ma portière.

Je m’arrêtai.

Je regardai.

Elle était là. Sur l’accotement.

Sa bouche entrouverte...

« Qu’est-ce que tu me veux ? Mais qu’est-ce que tu me veux ? Fous-moi la paix ! FICHE LE CAMP ! » Je m’égosillais dans la cabine. Je paniquais.

Ses yeux parurent s’agrandir encore. Elle fit une longue enjambée avant de s’immobiliser à nouveau ; son visage, cette fois, était tout près de la portière. Sa peau flasque et pâle, ses cheveux sales... un visage de noyée... le visage de la mort...

Sa bouche s’ouvrit béante ; son cri fit vibrer le véhicule comme une bourrasque. Je n’attendis pas la conclusion : j’écrasai à nouveau l’accélérateur, et en quelques secondes, elle avait disparu dans le brouillard, loin derrière.

« Pour combien de temps ? Pour combien de temps !? »

Une forme noire se jeta devant la voiture.

J’accélérai.

Galway.

Galway à tout prix.

Marlène. Galway. Je savais où j’allais. Pour la première fois de ma vie, mon destin me paraissait clair et net : j’allais retrouver Marlène.

Une forme noire se jeta devant la voiture.

J’accélérai encore.

Rien ne m’arrêterait. J’allais recoller les tessons épars de ma vie et ne plus jamais remettre les pieds en Irlande. Qu’on me laisse seulement partir !

J’accélérai.

Rien ne m’arrêterait.

Et comme je me répétais cette phrase, une lueur apparut dans mon rétroviseur. Rouge et bleue. Et bientôt, une sirène se joignit au spectacle visuel, suivie de plusieurs coups de klaxon.


- à suivre...-




Félix


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