La femme près de l'étang - partie 1

La femme près de l'étang - partie 1

Je revenais tranquillement à ma voiture, dans la pénombre naissante, la première fois que c’est arrivé. C’était mon premier voyage en Irlande depuis que Marlène avait claqué la porte derrière elle, jusqu’à faire vibrer la baie vitrée et les fondations de tout ce que nous avions bâti, tous deux, au cours des six années précédentes. Nous nous étions rencontrés là-bas, à Dublin, deux touristes, l’un égaré, l’autre éméchée. L’Irlande nous était tombée dans l’œil ; nous avions confondu notre amour des collines émeraude avec le soulagement de rencontrer une âme similairement dépaysée. Par la suite, chaque fois que nos étreintes battaient de l’aile et que nos pagailles intérieures giclaient et fusaient à nous meurtrir l’un l’autre, nous revenions en Irlande. Cela a fonctionné les trois premières fois. Mais rien ne peut survivre à un flétrissement annoncé. Marlène était partie, et moi, j’étais revenu, seul, les poumons à sec, les yeux gonflés et avides.


J’avais trouvé cette charmante petite auberge dans le Ring of Kerry, un peu à l’ouest de Sneem. Un chemin de terre quittait la route principale pour s’enfoncer dans le relief, vers l’intérieur des terres, et longeait un minuscule étang surplombé par les collines. L’auberge était à environ deux kilomètres de là, mais quelque chose dans le coucher de soleil reflété par la pellicule immobile des eaux m’avait grandement ému et j’étais descendu de voiture pour mieux admirer. Marlène ne m’aurait jamais laissé faire, elle avait horreur de tout ce qui était serein ; seuls les grandes artères, les lieux bourrés de touristes, les pubs et les parcs d’attractions méritaient, semblait-il, qu’elle s’y attarde. Peut-être donc était-ce pure vengeance de ma part ; je me convainquis d’arpenter les rochers silencieux autour de l’étang et de ne revenir à la voiture qu’une fois la nuit tombée. Et ce faisant, je me régalais à l’idée que l’absence de Marlène put m’apporter une telle liberté.


J’avais gravi un gros rocher, de l’autre côté de l’étang, et m’y étais étendu pour mieux observer le soleil. C’était sans compter le caractère changeant des cieux irlandais : à peine m’étais-je installé qu’une grande nappe nuageuse avait recouvert l’horizon, et du grand disque solaire il ne demeura qu’une diffuse clarté rose impuissante et triste. Déçu, je demeurai là plongé dans mes pensées, jusqu’à ce que la noirceur eut commencé à s’échapper du creux des collines. Saisi d’un frisson, je me dis alors qu’il valait mieux retourner à la voiture, à peine visible déjà, et se diriger vers le repos bien mérité de l’auberge.

Je descendais avec précaution les arêtes aiguës et inégales lorsqu’un lointain plouf ! me figea sur place. Je scrutai l’eau, l’obscurité empêchait d’y voir des cercles. « Une grenouille, ou un petit poisson, sans doute. » pensai-je. Pourtant, mes muscles tendus semblaient me crier de hâter le pas. La voiture n’était pas très loin.

J’atteignais les abords de l’étang et pressais le pas vers mon véhicule lorsque surgit, à ma droite, le son de quelques pierres déplacées par un pied. Je pivotai d’un bloc. Là, tout près de l’eau, une petite forme recroquevillée et sombre semblait glisser, lentement, sur les berges rocailleuses. Mon cœur fit un bond terrifiant ; de dos, on aurait dit une jeune femme, accroupie très bas, les yeux rivés au sol. Elle s’éloignait doucement, silencieusement, au point où je m’étonnai d’avoir entendu, à priori, quoi que ce soit. À un moment, elle s’arrêta et ramassa vivement une roche ronde qu’elle jeta aussitôt dans l’étang. Plouf ! Elle demeura un instant immobile, puis elle recommença le manège.

Une sorte de pitié mêlée de frayeur s’empara de moi. Peut-être cherchait-elle un objet qu’elle avait égaré. Pourtant, dans l’obscurité toujours plus dense, les conditions étaient horribles pour ce genre de chose. J’aurais voulu proposer mon aide, mais tout mon corps, jusqu’au sang cristallisé dans mes veines, me laissait muet et passif. Que faire ? La voiture, tout près, m’appelait avec insistance ; son habitacle me paraissait le plus rassurant des refuges dans l’immédiat. Aussi, je rassemblai toute ma volonté et réussis, au terme d’un long combat intérieur, à mettre un pied devant l’autre.

Subitement, les roches glissèrent comme des billes sous mes pieds et je m’effondrai dans un grand fracas de pierres qui allèrent rouler jusque dans l’eau. Je me relevai aussitôt, maladroitement, mais il était trop tard. La femme s’était retournée et elle me dévisageait de ses immenses pupilles qu’aucun cillement ne venait voiler. Elle semblait attendre. Je reculai. Elle ne bougeait pas. Pas un seul membre. Dans la noirceur, sa petite silhouette se confondait avec les rochers des environs.

« Je suis désolé, balbutiai-je, je suis désolé. Je ne voulais pas vous... »

Avant que je n’aie pu terminer ma phrase, elle se redressa et de sa bouche surgit le plus horrible, le plus glacial des hurlements stridents.

Surpris, terrifié, je me précipitai vers la voiture, démarrai le moteur et m’élançai sans réfléchir sur la route.


J’atteignis l’auberge quelques minutes plus tard, exsangue, et le cœur en émoi. Je ne pris pas même le temps de verrouiller mes portières ; mes pieds frôlèrent la terre entre la voiture et la porte de l’établissement. Encore un peu et je planais. Lorsque l’aubergiste me vit surgir dans le hall, haletant, le visage crispé, il ne put s’empêcher de pousser un petit cri de surprise.

– Vous allez bien ?

–... C’est... J’ai... une réservation... Michel... Michel Gris...

– OK, OK, prenez votre temps. Ça va ?

Je me sentis idiot de me trouver ainsi, sans aucune contenance, devant un parfait étranger.

– Oui... Oui, c’est bon. Ça va...

– Vous êtes blême. On dirait que vous avez vu un fantôme.

– Je... Non, c’est correct. Je me suis arrêté près de l’étang pour regarder le coucher de soleil.

– Ah, oui, nos couchers de soleil sont magnifiques.

– Il y avait une femme au bord de l’eau, qui semblait chercher quelque chose dans la noirceur.

– Une femme ?

– Oui. En tout cas, je l’ai dérangée, je crois, sans faire exprès. Et quand je me suis excusé, elle s’est mise à crier... Oh, bon sang, j’en ai des frissons rien que d’y repenser. Un cri aigu, vraiment terrifiant. Vous avez dû l’entendre d’ici.

Je m’arrêtai soudain de parler : mon hôte était livide.

– Vous avez... vous avez parlé à cette femme ?

– Non, non, je me suis simplement excusé. Elle avait l’air surprise de me voir, je...

L’aubergiste se mit à faire de grands signes des bras.

– Allez-vous-en, allez-vous-en, il n’y a pas de place pour vous ici.

– Quoi ? Mais j’ai une réservation ?

– Fichez le camp ! Sortez d’ici !

Abasourdi, j’essayai de le convaincre qu’il me fallait un lit pour la nuit, mais il devint très agité et s’avança vers moi d’un air si menaçant que je vidai les lieux. Je n’avais fait qu’un pas dans la nuit que le verrou de la porte cliquetait bruyamment derrière moi. J’étais seul, au milieu des ténèbres. Seul avec mon effroi qui grandissait à nouveau.


Je décidai de tout laisser tomber. J’avais prévu un grand voyage de renaissance célibataire, quelques semaines autour de l’île à voir tout ce qu’il y avait à voir. Mais tout cela me laissait de glace maintenant. Le seul souvenir de cette femme et de son cri me faisait presque aussitôt détester l’Irlande. Aussi, à peine installé au volant, je choisis de retourner en droite ligne vers l’aéroport de Galway. De rentrer chez moi.


- à suivre...-

Félix


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