À la défense de la fiction

À la défense de la fiction


« Moi, la fiction, je suis pas capable. » Un homme à la table derrière moi est en pleine discussion. « Si ce n’est pas la réalité, je ne vois pas l’intérêt. »


Ah, ces grands schismes de la littérature ! D’une part le fond, d’autre part la forme. D’une part la narration à la première personne, d’autre part celle à la troisième personne. D’une part la fiction, d’autre part le récit véridique (ou réaliste).


Parlons un peu des origines de la fiction.


La fiction provient du mythe. À une certaine époque, pour expliquer certaines réalités ou promouvoir un réseau de valeurs communes, on fait appel à des personnages légendaires.

On parle de Prométhée pour illustrer le progrès, et de Pandore pour condamner la curiosité. On parle d’Achilles et d’Hercules, pour illustrer la juste colère et la vaillance. On parle de l’Olympe et des dieux irascibles pour imposer un standard moral. On parle d’Ouranos et Gaïa, et de Chronos et Rhéa, et de Zeus et Héra pour expliquer un univers autrement incompréhensible. Et ça, ce n’est que chez les Grecs ! On le fait partout, en toute époque !


À l’inverse, le récit est né de l’anecdote, de documents officiels comme les Annales de Rome, les comptes-rendus de procès, ou les biographies de personnages célèbres, déjà populaires dans l’Antiquité. Les récits de voyage, les traités géographiques et didactiques, puis les récits historiques sont venus par la suite, ceux dont on sait, de source sûre, qu’ils sont fondés sur des événements et situations concrètes. Ceci étant dit, tout récit ayant franchi un certain nombre de lèvres et d’oreilles bascule inévitablement dans la fiction.


La fiction a donc davantage à voir avec la morale. Elle analyse la société par en dessous, sans se préoccuper trop longuement de la surface.

Le récit réaliste, lui, procède exactement à l’inverse. Il analyse le « socialement connu/reconnu ». On aura une histoire à propos de l’Holocauste, ou de la vie misérable des habitants d’un ghetto. Ou bien sur la puissance des médias et des institutions gouvernementales. Des sujets touchant, de près ou de loin, le quotidien de chacun d’entre nous.


Tout cela est beau, en apparence. Deux cases bien remplies, départagées. Mais il existe une différence majeure. Le récit réaliste échoue à un endroit bien précis, là même où l’Histoire et les médias d’information perdent pied : le récit du vainqueur.


Le récit réaliste, par sa contrainte autogénérée, ne peut sortir de lui-même pour s’explorer. Il ne peut que constater le monde tel qu’il lui apparaît. Et ce monde, issu des grandes luttes de l’Humanité, est modelé par les vainqueurs. S’il veut explorer un phénomène social (le racisme, la pauvreté, le braconnage, etc.), le récit réaliste doit s’installer là où ces phénomènes surgissent, puis ficeler une intrigue selon les ingrédients récoltés. Mais ces ingrédients (situation socio-économique, culture locale, pressions politiques, vécu des acteurs du milieu, etc.) subissent eux-mêmes une pression formidable du contexte plus général d’où ils sont tirés. L’auteur de ce récit n’a pas la liberté d’avoir une réflexion tous azimuts, il doit se satisfaire du grain de surface.

La fiction n’a pas cette contrainte. Pour le même phénomène, l’auteur de fiction peut développer un récit beaucoup plus dégagé, plus souple, et plus complet que l’auteur de récit réaliste. D’abord parce qu’il peut créer son propre contexte sociohistorique (comme Orwell dans 1984), et parce qu’il peut également se trouver d’un côté ou l’autre de l’action (comme Nabokov dans Lolita). Et comme la fiction n’a pas à systématiquement tout rattacher au réel, le propos est libre d’orbiter la problématique et de porter sur elle un jugement moral. En contextualisant son propos dans l’impossible (ou l’improbable), la fiction parvient à mieux le centrer et à mieux l’illustrer.


Mais revenons à notre monsieur. « La fiction, je suis pas capable. »


Tout juste sorti du cinéma, il critiquait le dernier film de la série Captain America, de Marvel. Et comme il massacrait les films du genre d’un côté, il louangeait de l’autre une certaine œuvre portant sur le monde boursier et les aléas de l’économie mondiale.


Moi, assis tout près, en pleine écriture d’une fiction, j’écoutais, agacé.


L’Art, c’est ma conviction, est une exploration de l’Humanité. Or, comment cerner cette Humanité si les seuls exemples à notre disposition sont ceux des vainqueurs ? Comment aborder un phénomène social sans l’isoler dans un contexte différent, pour mieux l’étudier ? Comment défendre certains idéaux (qui, de toute évidence, seraient morts depuis longtemps si on les puisait exclusivement dans le réel) sans les illustrer au moyen de situations extrêmes et idéales ? Comment comprendre l’Humain sans explorer ses aspirations et ses chimères ? Sans se questionner sur ce qu’il n’est pas et sur ce qu’il aurait pu être ?


Aborder la littérature et les récits en général sans admettre l’importance de la fiction me semble déconnecté. Pendant des années, The Lord of Rings a figuré au sommet des livres les plus vendus de tous les temps. Plus récemment, Harry Potter s’est vu dans une position similaire. Le courage, la fraternité et la soif de pouvoir ne seraient-ils pas humains ? La recherche de soi, la croissance par les épreuves, la résilience non plus ?

La fiction transporte ailleurs le lecteur pour qu’au retour, ses yeux soient plus sensibles à ce monde devenu invisible par habitude. La proximité nous aveugle.

Combien de films avez-vous visionnés au sujet de la Deuxième Guerre mondiale ? Il s’en est fait des tonnes ! Pourtant, la nouvelle génération a peine à départager les faits historiques de ce grand conflit, et la progression des idéologies d’extrême-droite dans le monde semble prouver que malgré tout ce qu’on aura dit et écrit à ce sujet depuis près de trois quarts de siècle, nous n’avons rien appris. Quelle utilité pour le récit réaliste dans ces conditions ?

Et pourtant, depuis des millénaires, que raconte-t-on aux enfants pour les endormir ? Pour leur enseigner la morale ?


« La fiction, je suis pas capable. »


C’est parce que plonger donne le vertige. La fiction ne s’aborde pas qu’en surface.


L’Humain non plus.

Félix


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