Le Vieux Pin

Le Vieux Pin

Le jour où elle mourut, on pleura la vieille Éléonore comme on pleure ces gens qui ont tout sacrifié pour le bien être de leurs semblables, et le ciel se fit si clair, si infiniment vaste, en ce jour de mai, qu’on eut dit que la nature elle-même s’imposait, devant la perte, un moment d’immobilité.


Tout fut magnifique, du début à la fin. Elle expira doucement dans un halo de lumière blanche, au creux de son grand lit, trop grand pour sa petite solitude. Chacun vint, tour à tour, embrasser son front blanc, que des décennies de soucis avaient épargné. Mais Charles, qui avait toujours nourri le plus profond respect pour la vie exemplaire de sa mère, se troubla à l'idée de l'effleurer de ses lèvres, et lorsqu’il la vit ainsi, figée, paisiblement envolée, il se laissa choir sur l’ancien fauteuil de son père et fixa longuement le vieux visage au travers du voile houleux tombé devant ses yeux.

- Drôle de place pour te faire un deuil.

Sa soeur, au chevet de la morte, étouffait sa peine dans une foule d’euphémismes et de propos insignifiants.

Charles renifla et s’essuya vainement les yeux.

- Voyons, Élise, tu parles d’un moment pour dire de telles choses…

- En tout cas, c’est pas lui qui s’est rué ici quand elle était sur son lit de mort, fit sèchement Élise.

- Pas de nouvelles depuis cinquante ans et tu pensais le voir apparaître ici, aujourd’hui ? Il est peut-être même pas au courant que la mère était malade. Il est peut-être mort, depuis le temps.

- Ça serait trop beau.

- T’as bu ?

- Juste un peu.

Charles hocha mollement la tête. Élise avait prié pour le retour de leur père depuis le jour où il les avait abandonnés. Le décès de leur mère lui avait inspiré un ultime espoir de le revoir.

Elle replaça une mèche d’Éléonore, rebelle même dans la mort. Les années et la maladie n’avaient rien entamé ; sa sérénité lui faisait envie. Sa santé lui faisait envie. Son courage… Élise jaugeait sa vie ratée à l’aune de la sérénité de sa mère. Et tout lui faisait terriblement envie. Son échec la dévisageait en ricanant. Elle fronça les sourcils ; les larmes s’amoncelaient sous la paupière.

- Damien, fit-elle en tamponnant promptement ses caroncules, qu’est-ce qu’il y a de si intéressant dehors ? Le corps de ta mère, ça t’intéresse pas assez ?

De la fenêtre où il contemplait le pré, Damien tourna un visage gris vers sa soeur.

- J’étais là avant vous deux, je l’ai vu expirer. J’ai eu ben assez de temps. Vous devriez vous changer les idées, vous aussi.

Élise renifla avec dédain ; Charles n’eut aucune réaction. Damien haussa les épaules et retourna à ses contemplations ; le bleu du ciel écrasait la timide verdeur des terres, et au loin, sur la colline, le vieux pin solitaire déchirait l’horizon de sa silhouette.

*

- Il n’y a qu’une lettre.

Le notaire brandissait une petite enveloppe devant leurs yeux. D’un geste vif, Élise s’en empara ; ses frères demeuraient interdits.

- Quoi, une lettre ? Et l’argent ?

- Il n’y en a aucun.

- Vous voulez rire ?

Les yeux inexpressifs du notaire plombèrent le visage rubicond de la femme.

- Il n’y a rien de drôle. Je vous demanderais de signer ici, s’il-vous-plaît. Tous les trois.


*

Damien, Élise, Charles,


Voilà, je suis partie, délivrée du monde.

Il n’y a pas grand-chose à dire. J’ai eu une vie fantastique ! Vous n’avez aucune idée.


L’argent de votre père m’a permis de vivre très confortablement. Il n’en reste rien. J’ai tout calculé, minutieusement, pour que le dernier cent soit dépensé un peu avant ma fin.

Je ne laisse rien derrière moi. Sauf une chose. Un petit secret.

Je sais que vous avez longtemps cherché votre père. J'espérais que l’intérêt de le retrouver décroisse et meure, avec les années.

Mais au contraire, plus le temps passe, plus votre soif de vérité s’accroît. Je sais que vous voudrez le retrouver.


Aujourd’hui, je n’ai plus rien à cacher.

Il y a deux lettres, dans mon coffre-fort.

Le code est 32-5-67


Éléonore

*

C’est Charles qui découvrit le coffre, après plusieurs heures de recherche. Il était dissimulé derrière le lourd bureau de chêne ayant appartenu à son grand-père, et ç’aurait été une cachette improbable pour la minuscule et chétive Éléonore s’il n’y avait eu des roulettes sous les pattes du meuble.

- Je ne me souviens pas de ces roulettes, fit Damien.

- Il y avait une bibliothèque ici, quand nous étions enfants, tu t’en souviens ?

- Oui. Mais de croire qu’elle soit allée jusqu’à installer des roues sous ce lourd bureau...

Charles n’écoutait pas. Il fit tourner le cadran : 32, 5, puis 67. Avec un déclic, la porte s’entrouvrit.

Deux petites enveloppes blanches, comme deux langues pâles dans la gueule vide et obscure du coffre. Charles les prit, incertain de la marche à suivre.

- Laquelle ouvre-t-on ?

- Il y a des directives.

Damien pointait quelques mots griffonnés sur chaque enveloppe. Sur l’une : Ouvrez-moi, sur l’autre : Ne pas ouvrir immédiatement.

- Allez ! Allez ! fit Élise, avec impatience.

Charles déchira soigneusement l’enveloppe. Il n’en sortit qu’un très court message.


Allez chercher une scie et une pelle. Votre réponse est sous le vieux pin, sur la colline.

Vous ouvrirez l’autre enveloppe lorsque vous aurez trouvé la boîte.


- Elle veut que l’on abatte le vieux pin ? s’exclama Charles. C’est quoi cette histoire ?

- Une chasse au trésor, lança Élise dans un sursaut d’excitation. De quelle boîte parle-t-elle ?

- Il y aura une boîte sous l’arbre, fit Damien. Elle n'avait plus d'argent ; qu’est-ce qu’elle a bien pu cacher là ?

- Oh, allez ! Ce sera une aventure !

Les yeux d’Élise, d’ordinaire contrariés, scintillaient avec une émotion qu’on ne lui connaissait plus depuis longtemps. Ses cinquante-trois ans s’étaient envolés ; on aurait dit une fillette sautillant dans l’expectative d’un trésor inestimable. Charles, lui, affichait une mine découragée. Et comme chaque fois où il s’affaissait sur lui-même dans une sorte de lâche léthargie, les paroles sévères de sa mère résonnèrent entre ses tempes : “J’ai l’impression de voir ton père quand tu fais cette mine ; tiens-toi droit !” Il se redressa aussitôt.

- Bon. Allons chercher des outils alors.


Ils trouvèrent tout ce dont ils avaient besoin dans le hangar du jardin, y compris une scie à chaîne toute neuve et prête à l’utilisation. “Elle avait tout prévu.”, grogna Damien.


L’ascension fut pénible. Aucun des trois ne tenait la forme, et le pré, délaissé depuis une quinzaine d’années, raboteux et plein de broussailles, s’imposait rudement sous leurs pieds. Charles trébucha à deux reprises, grommelant chaque fois quelques sourdes imprécations. Élise et Damien se moquèrent de sa maladresse, mais rougis par l’effort, ils accueillirent ces deux pauses avec soulagement.

Lorsqu’enfin ils atteignirent le sommet, on déposa les outils au sol pour souffler abondamment tout en contemplant le vieil arbre noueux.

Ainsi près, le tronc cendreux et craquelé était impressionnant à voir. Les bras de Damien en faisaient à peine le tour. Les premières vastes branches débutaient à plus de deux mètres du sol et l’arbre se plantait dans le ciel une trentaine de mètres plus haut et dans un léger ballottement. Chez les frères et la soeur, les souvenirs d’une enfance passée à s’amuser autour du pin refirent surface. Damien, l’aîné, se souvint même d’une petite pousse épineuse d'un mètre environ, à une certaine époque. Il n’avait pas remis les pieds ici depuis fort longtemps ; le pin, lui, n’avait cessé de croître et s’élargir. Sa mère y avait mis tout son amour.

- Je me sens mal de le couper, dit-il. Il a toujours été là. C’est un souvenir de notre père.

- Ah bon ?

Élise le regardait avec suspicion.

- Oui, poursuivit Damien. Maman avait l’habitude de dire : Faites attention à l’arbre de votre père ! Allez arroser l’arbre de votre père ! Prenez soin de l’arbre…

- Ça va, on a compris, fit-elle.

- Oh, je m’en souviens, dit Charles avec une pointe de nostalgie. Maintenant que tu le dis, ça me revient. Elle nous faisait poser une petite clôture, l'automne, quand l’arbre était jeune.

- Oui, c’est ça. Elle y tenait beaucoup.

- Mais elle a enterré quelque chose en dessous ! rétorqua Élise.

Damien la regarda sans ciller.

- Si c’était quelque chose qu’elle voulait que nous trouvions, elle nous l’aurait dit il y a longtemps.

- C’est vrai que ça ne me dit pas trop de le couper, avança Charles. C’est un symbole…

- Arrêtez-moi ça !

Élise se tendit avec violence et s’empara de la tronçonneuse.

- Il y a quelque chose à propos de papa là-dessous ! Je me fiche de ce que vous pensez, moi, je coupe !

Elle tenta furieusement d’actionner la machine, en vain ; elle n’avait même jamais tenu un tel instrument entre ses mains. Honteuse, renfrognée, elle laissa Charles reprendre la tronçonneuse. Les deux frères s’échangèrent un regard en soupirant. “C’est bon, c’est bon…”

D’un mouvement sec, Charles mit la scie en marche, et la violence du bruit les surprit tous trois. Il s’avança vers l’arbre, incertain, puis se mit à tailler une encoche triangulaire. Il l’avait vu faire à la télé. “Tu ne fais qu’écouter tes programmes !” Sa première femme, pendant des années, lui avait rebattu les oreilles avec ces reproches. Ah ! Si elle le voyait maintenant ! Il avait fière allure ! Et alors qu’il jonglait avec ces idées, plein d’une sorte d’orgueil virile qu’il ne se connaissait pas, il entamait toujours davantage le tronc massif. “Damien ! fit-il d’une voix ferme. Viens pousser !” Damien vint appliquer ses mains sur le tronc, malgré un malaise évident de se trouver à proximité de l’appareil mangeur de bois. Charles riait à gorge déployée. “Aie pas peur, pousse par là, il devrait y aller de lui-même.”

Crispé, les bras appuyés sur la masse énorme du vieux pin, Damien mit en oeuvre toute la force que son corps douillet put conjurer ; Élise vint l’aider du bout des doigts.

Il y eut un grand craquement ; la plaie béante s’élargit, la fibre se déchira et l’arbre, de toute sa hauteur, de son perchoir d’où il avait longtemps effleuré les cieux, l’arbre s’inclina puis bascula dans un vacarme sourd sur le flanc de la colline. Le ciel pur et son couvert laiteux régnaient sur la totalité du monde.


Ils creusèrent. Piqué par l’exploit de son frère, Damien se vengea sur sa pelle, et lorsque, après un long moment, Charles et Élise s'arrêtèrent pour reprendre leur souffle, Damien creusait toujours avec ardeur. Il avait songé à tout, et il en fut récompensé ; lorsque sa pelle buta contre d’énormes racines, il utilisa une petite hache trouvée dans le hangar du jardin. Quelques coups, et le tour était joué. Il songeait à ses années de recherches et d’enseignement universitaire. Il songeait aux rêveries qui l’occupaient depuis sa retraite lorsqu'il faisait les cent pas dans son petit appartement. Et tout en assénant de puissants coups de hache, il souriait ; il trouvait plus d’euphorie ici, dans quelques mouvements rudes, que dans les trente années de sa carrière académique.

Les heures passèrent. La fraîcheur du soir les trouva ainsi, creusant toujours, tirant avec peine l’énorme souche hors de son trou. La motivation s’apprêtait à les quitter lorsque, du bout de la pelle, Damien percuta un objet. Ils redoublèrent d’efforts, et bientôt, ils avaient déterré une grande malle de bois.

La tâche fut pénible, mais Damien avait bien songé à tout : ils parvinrent à nouer solidement une longue corde autour de l’objet et, au terme d’un effort qui leur parut surhumain, dans le crépuscule, ils extirpèrent la malle de sa fosse.

C’était un grand coffre, beaucoup plus large que ce que Charles et Damien avaient imaginé.

Élise se jeta sur lui, cherchant un mécanisme ou une façon de l’ouvrir. Lorsqu’elle ne trouva rien, elle se mit à donner de violents coups de pelle sur la vieille serrure rouillée et pleine de terre.

Damien et Charles, tout sourire, s’offrirent l’accolade. Puis, se souvenant soudain de la seconde lettre, Damien plongea la main dans sa poche pour en sortir l’enveloppe. Ne pas ouvrir immédiatement. “Eh bien, dit-il, c’est le moment !” Il ouvrit et en tira un tout petit bout de papier. Charles se pencha avec curiosité sur le message, plissant les yeux dans la pénombre qui s’installait. Les deux frères se figèrent aussitôt, le visage défiguré par l’horreur.


J'ai toujours haï votre père. C'est pourquoi je l'ai tué.


Et comme ils lisaient ces mots, le vieux coffre pourri s'éventra sous les assauts d'Élise qui ne put contenir un hurlement : de l'ouverture béante, le crâne de leur père roula un moment sur la colline avant de plonger dans l'obscurité du vieux pin qui gisait plus bas.

Félix

#récit #pin

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